"Vénus à la fourrure" version libanaise : les raisons du succès

L'adaptation de la célèbre Vénus à la fourrure de David Ives ​par le Franco-Libanais Jacques Maroun se joue pour la première fois en France. Un texte sur le pouvoir au féminin, qui a trouvé un écho dans la société du Liban et déchaîné les critiques. Confidences du metteur en scène et de l'actrice Rita Hayek.

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D'emblée, monter cette pièce dans un pays oriental et multiculturel comme le Liban était risqué. "Le Liban est un pays ouvert, mais… Un pays démocratique, mais… Libéré, mais… Il existe une censure implicite qui ne permet pas d'aborder tous les sujets, notamment sexuels et religieux," explique le metteur en scène franco-libanais Jacques Maroun. 

Vénus à la fourrure est une comédie de l'Américain David Ives, inspirée du roman érotique allemand Venus im Pelz de Leopold von Sacher-Masoch, auteur du XIXe siècle qui a donné son nom au masochisme. Débutant par la surprenante audition d’une jeune femme à l’allure superficielle, voire vulgaire, la pièce traite du rapport de domination pervers entre une comédienne et son metteur en scène.

Elle a été jouée à New York en 2010 et 2011, adaptée au cinéma en français par Roman Polanski en 2013, et montée à Paris d'octobre 2014 à avril 2015. La version de Jacques Maroun, jouée au théâtre Aydar, à Paris, est la première en langue arabe.

L’affiche, déjà, pouvait choquer, avec cette Vénus dénudée dominant un homme soumis portant un collier de chien. "Nous avons reçu des appels menaçants, insultant, sur le mode 'ce n’est pas de l’art, c’est de la pornographie'. Certains étaient spécifiquement adressés à Rita, l'actrice", se souvient le metteur en scène.
Au point que, pendant les répétitions, il interdit à ses acteurs de se connecter sur les réseaux sociaux, pour éviter qu'ils se déconcentrent. 

Un certain public, pourtant, a suivi. Dans une société libanaise entre patriarcat et féminisme à l'oriental, entre traditionalisme religieux et modernité, il a plébisicité la pièce, au point de revenir plusieurs soirs de suite.

J'aime les pièces qui donnent le pouvoir aux femmes
Jacques Maroun, metteur en scène

"J’avais depuis longtemps cette pièce en tête, se souvient Jacques Maroun. Je ne sais pas pourquoi, mais j'aime les pièces qui donnent le pouvoir aux femmes." En 2013, il monte Spike Heels avec la toute jeune Rita Hayek qui, elle, meurt d'envie d'interpréter Wanda/Vénus dans Venus à la fourrure. C'est quand elle en parle à Jacques Maroun que, en lui, le déclic se fait : "C’est elle qui a mis le feu aux braises qui couvaient."

C’était en 2015. Plusieurs mois durant, la pièce s’est jouée à Beyrouth à guichets fermés. L'attrait de la nouveauté, peut-être, car Jacques Maroun a étudié et travaillé dix-sept ans aux Etats-Unis. Mais aussi parce que "c’est un texte qui soulève une foule de questions sans jamais donner de réponse," avance l'actrice Rita Hayek - et qu'il questionne les hiatus et les contradictions de la société libanaise. "La valeur de la pièce par rapport à l’opinion publique compte davantage au Liban qu’ailleurs, puisque le public fidèle au théâtre est très réduit," explique le metteur en scène.

Le petit monde du théâtre libanais : 70 % de spectatrices

Au Liban, ce sont les femmes qui vont au théâtre et, dans un couple, qui en prennent l’initiative. A Beyrouth, toute la scène théâtrale évolue autour d’une poignée de scènes, qui a son public d'aficionados. Ceux-là viennent d’emblée. Ensuite, c’est le bouche à oreille qui compte.

Indépendamment de la valeur du texte, cette adaptation de Venus à la fourrure avait, au Liban, l’attrait de la nouveauté, puisque Jacques Maroun a été formé aux Etats-Unis, où il a étudié et travaillé pendant dix-sept ans. Le jeudi 22 septembre 2016, la 90ème représentation s'est tenue au théâtre Aydar, à Paris. Franco-libanais, Jacques Maroun est fier et ému de jouer, pour la première fois, en France.

J'ai découvert un pouvoir qui ne passe pas par la domination
Rita Hayek

Dans Vénus, il n’y a pas d’intrigue, pas d’histoire. Tout repose sur des personnages universels, intemporels, et leurs interactions, qui ne sont jamais tout à fait les mêmes d’un soir à l’autre. Jour après jour, de mois en mois, la pièce évolue en même temps que les acteurs. Chaque soir est un premier soir. 

"Ce rôle m’a changé. J’ai découvert des choses en moi. J'ai découvert un pouvoir qui ne passe pas par la domination," confie l'actrice Rita Hayek. Wanda sait ce qu’elle veut, mais elle sait aussi ce que veut l’homme en face d’elle. Elle est l'alter ego de celui qui se trouve devant elle. Elle reflète le côté féminin de l'homme et l'aide à le révéler. Tel est son pouvoir et l'instrument de son pouvoir.

Trailer Venus
Extrait de Vénus, avec Rita Hayek et Badih Abou Chakra
©OLEA, Compagnie Méditerranéenne

Sur les planches, Rita Hayek a une ambition : elle veut que Wanda réussisse à mettre en confiance la femme qui est en Badih Abou Chakra, l'acteur qui lui donne la réplique. Elle veut que la femme en lui s’exprime librement. "Dans ma vie personnelle aussi, j’ai appris à toucher les points sensibles chez les hommes qui m’entourent. Ce rôle m’a aussi aidé à révéler mon côté masculin, à grandir ; il a permis à la femme en moi d'évincer la petite fille," explique l'actrice. 

Pour le metteur en scène, le vrai message n'est pas d'ordre sexuel ni féministe : "Wanda donne une deuxième chance à un homme en l’obligeant à la regarder. Elle lui donne une leçon que l’on s’amuse à regarder au théâtre, mais le vrai message, c’est l’influence des adultes, de la culture, de l’éducation pendant l'enfance sur notre vie d’adulte."

L'arabe, langue de l'amour

Pour Jacques Maroun, le texte de David Ives gagne à être traduit en arabe, langue de l’érotisme et de la sensualité : "En arabe, ces paroles acquièrent davantage de force, de beauté, de tendresse, de passion." Mais pour la rendre accessible aux spectateurs  non arabophones, la version libanaise de la pièce est flanquée d'un sur-titrage en français. Scepticisme du metteur en scène et des spectateurs, mais la traduction est incontournable... Vraiment ?  "Quand vous regardez la pièce, essayez de ne pas lire les sur-titres," affirme le metteur en scène. Et de citer Fabrice Lucchini : "On ne va pas au théâtre pour lire ou comprendre, mais pour sentir."