Viagra féminin : le plaisir tient-il vraiment dans une pilule ?

Une gélule de Flibanserin. Autorisée aux Etats-Unis depuis le 18 août 2015, la 1ère pilule pour stimuler la libido des femmes sera commercialisée sous le nome d'Addyi (©AP Photo/Allen G. Breed)
Une gélule de Flibanserin. Autorisée aux Etats-Unis depuis le 18 août 2015, la 1ère pilule pour stimuler la libido des femmes sera commercialisée sous le nome d'Addyi (©AP Photo/Allen G. Breed)

L'Agence américaine des médicaments a autorisé mardi 18 août 2015 la commercialisation de l'Addyi. Cette pilule rose, présentée comme le pendant du viagra, bleu, est censée stimuler la libido des femmes. Mais la décision divise, notamment au sein du mouvement féministe. Fin d'une discrimination femme/homme ou coup de com' de la part des laboratoires pharmaceutiques ?

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Cette autorisation « fournit aux femmes souffrant d'un faible désir sexuel une option de traitement », a déclaré dans un communiqué Janet Woodcock, directrice du centre d'évaluation et de recherche sur les médicaments de la FDA (l'Agence américaine des médicaments). 

Après deux refus en 2010 et 2013, l'Agence en charge des questions sanitaires a finalement donné son feu vert à la pilule rose... « girly ». Une annonce qui réjouit les membres de la coalition d'associations féminines « Even the score » à l'origine d'une pétition lancée il y a un an et qui avait recueilli plus de 60 000 signatures.

Egalité de traitement

« Vous pensez que les femmes méritent un traitement équitable en matière de sexe ? Nous aussi ! » Pour les signataires de la pétition, la récente décision de la FDA marque la fin d'une « discrimination fondée sur le genre » et le début d'une nouvelle conquête dans la lutte pour le contrôle des femmes sur leur vie sexuelle... En bref, nous serions en train d’assister à une seconde révolution après l'avènement de la pilule contraceptive dans les années 1960.

Depuis un an, la coalition Even the Score qui comprend notamment le National Council of Women’s Organizations et des organisations médicales telle que l'Association des professionnels de la santé reproductive, menait un combat pour « un accès équitable aux soins » qui, selon elle, « est un droit fondamental, indépendamment du fait d'être un homme ou une femme ». 

"Le rose est le nouveau bleu" inscrit sur un tableau du siège de la société Sprout. Une référence à la couleur bleue du Viagra destiné aux hommes et au rose de la pilule pour femme, l'Addyi (©AP Photo/Allen G. Breed)
"Le rose est le nouveau bleu" inscrit sur un tableau du siège de la société Sprout. Une référence à la couleur bleue du Viagra destiné aux hommes et au rose de la pilule pour femme, l'Addyi (©AP Photo/Allen G. Breed)

Pour parvenir à ses fins, elle a pendant plusieurs mois animé une vaste campagne de communication sur les réseaux sociaux, notamment par le biais du hashtag #WomenDeserveles femmes méritent ») et la diffusion d’une vidéo parodiant une pub pour le Viagra très « punchy ». Pourquoi, s’interrogeait-elle, les hommes ont-ils droit à un médicament permettant de stimuler leur libido et pas les femmes ? Pour la coaliton la réponse était évidente : tout simplement parce que la FDA est une agence sexiste !

Selon la coalition et le laboratoire Sprout qui commercialise le médicament, le Flibanserin (qui sera bientôt commercialisé sous le nom de Addyi), serait la solution au désarroi de millions de femmes. Ce médicament, qui à la base est un anti-dépresseur, permettra de traiter une « maladie » appelée « trouble du désir sexuel hypoactif ». Autrement dit, une baisse de libido, chronique ou permanente, chez des femmes non ménopausées et ne résultant pas de soucis relationnels dans le couple, du stress, ou de problèmes de santé.

Pourquoi les hommes ont-ils droit à un médicament permettant de booster leur libido et pas les femmes ? 

Comment ? En agissant au niveau du cerveau sur des neurotransmetteurs (qui jouent un rôle clé dans la libido - c'est le cas de la dopamine) et sur la sérotonine qui influe sur l’inhibition. Selon Marian Bradon, une sexologue interviewée par le New York Times, membre du comité d’experts de la FDA et qui s’est prononcée en faveur de la mise sur le marché américain du Flibanserin, « le faible désir, de même que la dépression, est aussi bien physiologique que psychologique et émotionnel. Et comme pour la dépression, la thérapie peut aider mais ne suffit pas. » 

D’après une récente étude, une Américaine sur dix souffrirait « d’un manque de désir biologique » affectant sa vie et ses relations amoureuses. Toutefois, relève le New York Times dans un article intitulé « les groupes d’entreprises font pression sur la FDA pour qu’elle approuve le viagra pour femmes », cette étude a été financée par Boehringer Ingelheim… le laboratoire pharmaceutique à l’origine du développement du Flibanserin (voir encadré).

Derrière la campagne, les lobbies ?

Selon le New York Times, la coalition Event the score  a été constituée par Audrey Sheppard, une ancienne directrice du département de santé des femmes au sein de la FDA et consultante chez… Sprout. La plupart des activités de la coalition seraient gérées par une agence de communication, Blue Engine and Media. Or Sprout et ses concurrents (Palatin Technologies et Trimel), mais néanmoins alliés dans cette opération, figureraient parmi les principaux financeurs. Interrogées par le journal américain, aucune des trois entreprises n’a cependant accepté de communiquer sur les sommes allouées à Blue Engine.

L’article souligne par ailleurs que l’un des membres de la coalition (l'International Society for the Study of Women’s Sexual Health) aurait poussé ses adhérents à « recruter » des patientes souffrant d’une libido défaillante pour témoigner devant la FDA en leur proposant une compensation financière pour le déplacement…


Certaines associations féminines reprochent aux laboratoires, et notamment à Sprout (qui, en 2011, a racheté le Flibanserin à Boehringer Ingelheim), d’avoir usé (et abusé) de la rhétorique féministe dans le seul but d’influencer la décision de la FDA. En riposte aux actions de « lobbying et de marketing » d’Even the score, elles ont créé la « New View Campaign ». Menée par Leonore Tiefer, cette campagne accuse les groupes pharmaceutiques de « médicaliser le sexe » en vue de booster… leur chiffre d’affaires.

D’après cette psychologue à l'école de médecine de l'Université de New York, « la société Sprout et ses alliés sont en train de faire de la faiblesse de désir un problème médical que l’on peut traiter avec des médicaments, alors que la plupart de ces problèmes sont d'ordre psychologique et relationnel ». « Je ne vois rien de sexiste dans le fait de donner un avis négatif à des médicaments qui n’ont pas un ratio risques/bénéfices adéquat », renchérit Thea Cacchioni, enseignante en « women’s studies » à l’Université de Victoria et auteure d’un livre à paraître sur le thème de « Big Pharma, Women, and the Labor of Love » (« Grosse industrie pharmaceutique, femmes et le travail de l'amour »).

Je ne vois rien de sexiste dans le fait de donner un avis négatif à des médicaments qui n’ont pas un ratio risques/bénéfices adéquat. 

« C’est un triste jour pour la régulation des médicaments », a quant à elle réagi Adriane Fugh-Berman dès l’annonce de la FDA.  Pharmarcologue, professeure à l’Université de Georgetown et directrice de PharmesOut, une structure spécialisée dans l’analyse des pratiques marketing des grandes firmes pharmaceutiques, elle explique dans le Washington Post du mardi 18 août 2015  que si « la FDA a refusé ce médicament à deux reprises, c’est parce que les risques dépassaient de loin les bénéfices pour la santé ». Selon elle, le médicament présenté cette semaine ne comporte pas davantage de bénéfices que les deux autres précédemment refusés.

Finalement, conclut-elle : la seule différence entre les précédents refus du Flibanserin et l’approbation du 18 août est « une campagne de communication intelligente et agressive, qui a été récompensée avec succès. Cela permettra aux compagnies pharmaceutiques de mettre la pression sur la FDA et de faire approuver davantage de médicaments de mauvaise qualité. »

©AP Photo/Ted S. Warren
©AP Photo/Ted S. Warren

Effets secondaires

Les détracteurs du médicament rappellent que le Flibanserin a été rejeté en 2013 sur la base du constat d'effets secondaires non négligeables. Le médicament peut en effet provoquer une importante chute de la tension artérielle, des nausées, de la somnolence et même des syncopes. Ces risques sont accrus et les symptômes plus sévères quand les patientes prennent certains autres médicaments ou boivent de l'alcool.

L’approbation du Flibanserin est accompagnée de toute une série de conditions à respecter, reflet des réserves émises vis-à-vis des effets secondaires . « En raison de potentielles interactions avec l’alcool, le traitement Addyi sera uniquement disponible auprès des professionnels de santé et pharmacies habilitées », a déclaré Janet Woodcock, directrice du centre d'évaluation et de recherche sur les médicaments de la FDA. « Les patientes et les médecins doivent être pleinement conscients des risques liés à ce médicament avant de décider de le prendre ». Elle recommande également aux femmes d'arrêter d'utiliser le médicament si, après huit semaines d'utilisation, aucun changement ne se manifestait.

La décision de la FDA s'appuie sur les résultats de trois essais cliniques menés aux États-Unis et au Canada, auprès d'environ 2 400 femmes. Un dixième des participantes ont fait part d'une amélioration significative de leur satisfaction dans leurs relations sexuelles, en termes de désir et de diminution de l'angoisse avec Addyi, précise la FDA. Toutefois ce médicament « n'a apparemment pas amélioré les performances sexuelles ».

Cindy Whitehead, directrice executive de Sprout, tient une boîte d'Addyi dans son bureau à New-York,  le 15 août 2015. (©AP Photo/Allen G. Breed)
Cindy Whitehead, directrice executive de Sprout, tient une boîte d'Addyi dans son bureau à New-York,  le 15 août 2015. (©AP Photo/Allen G. Breed)

Ils mettent aussi en avant une efficacité limitée. Lors d'essais, le Flibanserine aurait permis aux femmes d’avoir en moyenne  0.8 « événement sexuel satisfaisant » de plus par mois par rapport au placebo. De plus, font-ils remarquer, le Viagra n’a pas la même fonction que l’Addyi. La pilule bleue favorise l'afflux sanguin dans le pénis mais ne « soigne » pas directement l'absence de désir.  Elle ne joue que sur le plan physique tandis que l’Addyi, lui, agit sur les neurotransmetteurs dans le cerveau, donc davantage sur le mental. Enfin, soulignent-ils, contrairement au viagra, l’Addyi n’est efficace que s’il est pris de manière quotidienne.

Culte de la performance sexuelle

Ceux qui sont vent debout contre cette autorisation expriment une autre crainte : cette pilule ne va-t-elle pas transformer en une maladie des pertes de désir… normales ? Et ne risque-t-elle pas de se transformer en une énième injonction faite aux femmes : prendre une pilule pour satisfaire leur partenaire alors que, rappellons-le, le manque de désir n’est pas le seul facteur dans la baisse de libido (la relation établie avec le partenaire et des changements majeurs comme la maternité ou la ménopause peuvent aussi par exemple jouer).

Pour Julie Muret, porte-parole d'Osez le féminisme ! interviewée par le journal Marie-Claire, « les femmes n'en ont pas besoin. Je me méfie de la médicalisation à outrance de cette chose complexe qu’est le désir. (...) La sexualité féminine, ce n’est ni tout dans la tête, ni tout dans le corps. Et puis cela conforte le culte de la performance sexuelle, l’homme toujours au top, la femme toujours disponible. On ne doit pas s’obliger à prendre un médicament pour répondre au désir de son partenaire, mais au contraire s’écouter et ressentir un désir ou un non-désir. Les labos pharmaceutiques feraient mieux de s’intéresser à la recherche sur la sexualité féminine.»

Cindy Whitehead, la directrice exécutive de Sprout a annoncé au Washington Post que la société avait déjà réalisé des études sur l’efficacité d’un médicament destiné à des femmes ménopausées et s’achemine vers la demande d’approbation par la FDA. Ce qui représenterait un  marché potentiel énorme avec l’augmentation d’une nombre de femme issues de la génération du baby boom.

Encadré : petite chronologie du médicament

A l'origine, le Flibanserin est un antidépresseur élaboré par le laboratoire Boehringer Ingelheim.

1998 : Pfizer lance le Viagra pour hommes. Boehringer Ingelheim prend le train en marche.  L’antidépresseur devient le « Viagra féminin ».

2004 : Pfizer abandonne la recherche sur le viagra féminin. La même année la FDA refuse un patch de testosterone pour femme développé par Procter & Gamble.

2010 : la FDA rejete le Flibanserin. Boehringer Ingelheim cède le médicament au couple Cindy and Robert Whitehead à la tête de Sprout.

2013 : nouveau refus de la FDA du Flibanserin en raison d'effets secondaires et de bénéfices trop modestes. 

4 juin 2015 :  un comité consultatif d’experts recommande à l'Agence américaine des médicaments (FDA) d'autoriser la mise sur le marché américain du Flibanserin. 

18 août 2015 : la FDA approuve la mise sur le marché du Flibanserin. Il sera commercialisé sous le nom d'Addyi.

20 août 2015 : le groupe pharmaceutique canadien Valeant annonce qu'il va acheter le Flibanserin à Sprout pour un milliard de dollars américains.