Terriennes

Vieillesse : la solitude est un bizness qui rapporte

Se battre contre la solitude, le sentiment d'isolement, l'absence d'autonomie, les femmes sont en première ligne pour affronter ces combats quotidiens. Ici, une femme âgée, comédienne, qui participe  à un "happening" au Palais de Tokyo à Paris en avril 2017.
Se battre contre la solitude, le sentiment d'isolement, l'absence d'autonomie, les femmes sont en première ligne pour affronter ces combats quotidiens. Ici, une femme âgée, comédienne, qui participe  à un "happening" au Palais de Tokyo à Paris en avril 2017.
(photo Frantz Vaillant/ TV5Monde)

En France, La Poste inaugure un service payant pour veiller sur les personnes âgées. Avec une espérance de vie supérieure de six ans à celle des hommes, les femmes sont les premières concernées. Ce marché de la solitude est-il nouveau ? Quels sont les dangers de faire payer le lien social ? Enquête.

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Cachez ces vieilles que l'on ne saurait voir ! C'est ainsi : les personnes âgées ont quasiment disparu du champ publicitaire, télévisuelle ou cinématographique. Elles dérangent, indisposent, nous renvoient malgré elles la projection de ce que nous serons (peut-être) demain. Leur solitude est encombrante. Mais les ancêtres valent de l'or ! Et les maisons de retraite l'ont bien compris, où 3 résidents sur 4 sont des femmes. En France, le coût moyen d’une place se monte à 1857 euros par mois. En Belgique, les tarifs oscillent entre 1500 et 1800 euros par mois. Pour les interressés(ées) et leur famille, c'est une somme !

Image extraite du film publicitaire "Veiller sur mes parents"
Image extraite du film publicitaire "Veiller sur mes parents"
(capture d'écran internet)

139,90 euros les 6 visites

Dans ces conditions, et si leur santé le permet, autant laisser les personnes âgées à la maison. Justement, La Poste a mis en place un nouveau service pour veiller sur nos chers vieux parents. Difficile de ne pas être au courant : spots TV, affichages, la campagne publicitaire Veiller sur mes parents le matraque. 

Rappelons le principe de ce nouveau service : contre une somme mensuelle, qui va de 39,90 euros (1 visite hebdomadaire) à 139,90 euros (6 visites par semaine), le facteur, au cours de sa tournée, marque une pause chez votre parent pour papoter quelques minutes. Puis il vous informe via une application dédiée.

Chaque personne âgée bénéficie d'un transmetteur relié à un service de téléassistance et d’un bouton d’alarme. La publicité assure que "Grâce à leur formation SAMU et leur expérience de la relation avec les personnes âgées, les téléassistants sauront gérer les situations d’urgence avec calme et sang-froid ".

Faire payer le lien social !
Il suffisait d'y penser.
Chose importante : les facteurs, déjà surchargés de travail et en sous-effectif chronique, ne touchent rien sur ce service payant. Cela améliorera certainement leur enthousiasme...
 
De plus en plus, l'isolement social est un argument marketing.

                                                                                                        Isabelle Sénécal

La vieillesse, jeune marché prometteur

Les femmes sont les premières concernées par cette offre de service. 
Voyons un peu les chiffres :

Leur espérance de vie est actuellement de
77  % des Français souhaitent rester chez eux plutôt que d’intégrer un établissement
77  % des Français souhaitent rester chez eux plutôt que d’intégrer un établissement
Frantz Vaillant
 85,4 ans (contre 79,3 pour les hommes), alors que la France compte déjà davantage de personnes de plus de 60  ans que de moins de 20 ans.

Le nombre des plus de 85  ans (1,4  million actuellement) va quasiment ­quadrupler d’ici 2050. 

Selon de récentes prévisions du Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les dépenses liées aux personnes âgées atteindront 51,6 milliards d’euros en 2060, soit 2,6  % du PIB – mais la part à la charge des ménages en représentera quasiment un tiers soit… 16,5 milliards.


 

"Garder la distance nécessaire"

Dès lors, on peut comprendre l'intérêt du service initié par La Poste. Le soulagement d'avoir des nouvelles de l'être aimé, qui vit souvent loin de vous.... Un sentiment de culpabilité, aussi, qui trouve là matière à quelque apaisement.

Mais est-ce bien le rôle de La Poste de veiller sur nos parents  ? " Nous sommes en complément assure Philippe Ployard, directeur général de ce service. Nous ne remplaçons personne. C'est une situation très conviviale. On ne peut pas considérer que la visite du facteur va remplacer le lien qui existe entre les enfants et leurs parents. Nous contribuons au "bien veillir" à domicile. Un enfant, aussi aimant soit-il, n'est pas toujours disponible, pas toujours  présent... Les facteurs sont formés à la relation avec la personne âgée. La formation a été mise au point avec le gérontopôle des pays de la Loire et des gériatres".

Et dans le cas où, pour pallier une overdose de solitude,  la personne s'attacherait fortement au facteur ? "En prévision d'un 'chantage affectif',  que la personne âgée pourrait tenter envers le facteur, celui-ci reçoit au cours de sa formation un certain nombre de conseils pour garder la distance nécessaire".

Nous avons donc contacté Julien (1), facteur à Paris, pour savoir ce qu'il pense de ce nouveau service. Il ne mâche pas ses mots : "C'est une belle saloperie ! En guise de formation, nous avons droit à un logiciel dédié sur un ordinateur censé nous former et répondre à nos questions. J'ai fait un essai ce matin chez une personne âgée et l'affaire ne s'est pas très bien passée, l'accueil n'a pas été bon du tout."

Apparamment, la réalité n'obéit pas toujours aux études de marché.

Selon la Fédération française des sociétés d’assurances, seul 1,6  million de Français ont souscrit un contrat dépendance en 2014.
Selon la Fédération française des sociétés d’assurances, seul 1,6  million de Français ont souscrit un contrat dépendance en 2014.
©Frantz Vaillant


Mais pourquoi donc faire payer un service qui, somme toute, était gratuit jusqu'à présent ? Philippe Ployard explique : "Nous avons de moins en moins de courrier à distribuer, donc ce rôle était tout à fait naturel (le facteur faisait partie du paysage et sa tournée était très courte). Aujourd'hui, il est de moins en moins présent et ses tournées sont de plus en plus longues (...) Avec ce service, on ré-installe le lien social et ré-installe le facteur dans un paysage véritablement social. Sinon, progressivement, le facteur, plus personne ne le verra ! Notre offre est contractualisée, une promesse client est tenue."

Sur les réseaux sociaux, cette initiative déchaîne les passions et l'ironie, comme sur Twitter :  


Quid de l'impact psychologique chez la personne âgée si le service est un jour interrompu, faute d'argent des souscripteurs, ou si ce service, simplement,  devait s'arrêter  ? Trop tôt pour le dire.
 

Il faut organiser notre protection sociale et de santé pour l'adapter au vieillissement de la population
                                                                                                  Jean-François Serres

Monétiser le lien social ?

En attendant,  l'arrivée sur le marché de ce type d'offre provoque un vrai malaise, quand ce n'est pas de l'indignation, auprès des associations. Elles dispensent, elles,  ce type de service gratuitement et sans l'oeil rivé sur la montre à chaque visite.

Isabelle Sénécal, Chargée de mission Plaidoyer/Relations presse des Petits frères des Pauvres, se dit carrément "choquée" par Veiller sur mes parents  : "Si cela peut favoriser le maintien à domicile de certaines personnes, ce qui est le souhait en général des personnes âgées, on trouve cela très bien. Mais c'est un service payant et nous trouvons bizarre de marchandiser, de monétiser l'isolement social. Nous, nous prônons les valeurs gratuites d'une relation et ce service, disons-le, coûte très cher.  Or les personnes âgées qui sont le plus en situation d'isolement sont celles qui ont de faibles revenus. C'est une offre discréminante."
D’après le baromètre Ocirp-France Info-<em>Le Monde</em>, 60,3  % des Français estiment qu’il faut combiner solidarité nationale et assurance complémentaire.
D’après le baromètre Ocirp-France Info-Le Monde, 60,3  % des Français estiment qu’il faut combiner solidarité nationale et assurance complémentaire.
Frantz Vaillant

Même son de cloche ou presque chez Monalisa. Cette association est un poids lourd de l'engagement. Elle fédère 280 organisations impliquées contre l’isolement social des seniors et son champ d'action couvre 49 départements.

Jean-François Serres, référent national de Monalisa, souhaite remettre les choses à leur place :  "La question de l'isolement social touche aux liens sociaux, c'est-à-dire à la qualité des relations qui se tissent entre les gens. Il est bien évident que le service proposé par la Poste ne répond pas à cela. Il ne construit pas des relations réciproques, durables, choisies, mais il propose un service de veille. Il n'est pas une action de lutte contre l'isolement social et le lien social n'est pas une marchandise".
La solitude suite à la perte du conjoint est surtout évoquée par les femmes. 1,5 million de personnes de plus de 75 ans déclarent souffrir de solitude.
La solitude suite à la perte du conjoint est surtout évoquée par les femmes. 1,5 million de personnes de plus de 75 ans déclarent souffrir de solitude.
©Frantz Vaillant
 

Solitude meurtrière

Lien social, isolement, solitude. Des mots que l'on n'aime guère entendre et dont le sens précis, souvent, échappe au plus grand nombre. Dans son rapport "Combattre l'isolement social pour plus de cohésion et de Fraternité", Jean-François Serres rappelle la définition de l'isolement donnée par le statisticien L. Pan Ké Shon en 2003 : "Les personnes ne rencontrant jamais physiquement les membres de tous leurs réseaux de sociabilité (famille, amis, voisins, collègues de travail ou activité associativie) ou ayant uniquement des contacts très épisodiques avec ces différents réseaux quelques fois dans l'année ou moins souvent".
 

En 2003,  on s'est aperçu qu'il y avait des personnes âgées qui vivaient toutes seules.
                                                                                                   Isabelle Sénécal

En France, la solitude des personnes âgées relève d'un tabou solide. Personne n'a oublié la canicule meurtrière de 2003. Elle avait fait 15 000 morts et les plus de 75 ans représentaient 82% des victimes.

Mais est-ce vraiment la chaleur qui a provoqué cette surmortalité ? Au Sud de l'Espagne ou du Portugal, au Maghreb ou dans les régions les plus arides, les températures extrêmes ne provoquent pas autant de morts. Et si les responsables de cette hécatombe étaient simplement la solitude, l'égoïsme et l'absence de lien social ?
Le rapport très complet présenté par Jean-François Serres en avril 2017 au Conseil économique social et environnemental sur la capacité à demander de l’aide, brosse un peu une cartographie de la solitude européenne : "La distinction entre les pays du Sud et les pays nordiques est moins visible. Aux Pays-Bas, par exemple, davantage de personnes considèrent désormais qu’il/elle(s) ne peuvent pas demander de l’aide à un parent, ami ou voisin (+6,2 % par rapport à 2006), alors qu’en République tchèque la part de réponse négative a diminué de 7,3%."
 

Le rapport note aussi que "Les Français(es) voient moins leur famille et ont moins de contact quotidien avec leur famille que la moyenne européenne. Les Français(es) sont 13,8% à voir leur famille tous les jours contre 16,7% pour le reste des Européen(nes). De même, seulement 20,6% des Français(es) sont en contact avec famille quotidiennement contre 27,5% des Européen(nes)."

Il n'est pas défendu de penser que des familles indélicates profitent de ce nouveau  service de La Poste pour espacer davantage leur visite à leur parent. Effet pervers. Si tel était le cas, ces pansements à la solitude, dûment tarifés, ne feraient alors qu'infecter davantage la plaie de l'isolement.

Affaire à suivre.

(1) Nous avons changé son prénom