Terriennes

Viol en temps de guerre : "Impunité zéro", l'enquête qui dénonce un système universel. De Birmanie en Centrafrique

Casques bleus déployés à Bangui, capitale de la Centrafrique, le 30 novembre 2015.
Casques bleus déployés à Bangui, capitale de la Centrafrique, le 30 novembre 2015.
AP Photo/Jerome Delay

Le viol en temps de guerre est le crime le plus impuni au monde. C'est ce que démontre Impunité zéro. Pourquoi les coupables échappent-ils à toute forme de justice, semblant bénéficier d'une protection indicible et universelle ? Ce sont justement les mécanismes de cette impunité qu'ont cherché à comprendre neuf femmes journalistes, lors d'une large enquête. Et qu'un nouveau rapport dénonce en Birmanie

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La lecture de ce livre n'est pas agréable. Un préambule en signe d'avertissement, donné dès les premières pages de ce livre enquête "Impunité zéro, violences sexuelles en temps de guerre".

En Ukraine, Syrie, Centrafrique, dans les prisons de Guantanamo et d'Abu Ghraib, neuf femmes journalistes sont allées à la rencontre des victimes, mais aussi des bourreaux. Elles 
ont aussi interrogé des enquêteurs mandatés par l'ONU ou la CPI (Cour pénale internationale).

"Dans un certain imaginaire collectif, le viol en temps de guerre serait un crime lointain commis par des hordes sauvages de miliciens que personne ne pourrait contenir. Pourtant, les agresseurs en treillis n'ont pas de drapeau, pas de couleur de peau, pas de continent de prédilection. Pas d'avantage que leurs donneurs d'ordre médaillés - ces hauts gradés qui décident que le corps des femmes peut être un instrument de repression, de vengeance ou une simple récompense pour leurs troupiers", lit -on dans l'introduction signée Justine Brabant et Leïla Minano.

Grâce à de longs mois d'investigation, les journalistes ont voulu mettre au jour ce qu'elles désignent elles-même comme "le système avec ses jeux de pouvoir, ses rapports de force et ses défaillances judiciaires qui assure l'impunité aux auteurs de violences".
 
Tout ce qui vous tombe sous la main vous appartient. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez. ordre donné par un officier syrien
Du calvaire de Nora, fillette syrienne de 11 ans détenue pendant 45 jours et droguée aux hormones par des officiers de l'armée de Bachar Al Assad, pour la livrer au directeur de la prison, que sa mère va retrouver dans la rue, sans vraiment la reconnaître : "Les ordres arrivaient par voie écrite ou orale.(...) Tout ce qui vous tombe sous la main vous appartient. vous pouvez faire tout ce que vous voulez", voilà les consignes lancées par les hauts gradés à leurs troupes via leurs talkies-walkies, rapporte un ex-colonel passé dans le camp d'en face. En 2013, un seul cas disciplinaire est recensé.

Douleur silencieuse

Au témoignage de Lena, jeune journaliste ukrainienne de 22 ans, témoignagne qu'elle fera via Skype d'un "ton haché mais pas hésitant". Elle aussi droguée et violée par ses geôliers. Son histoire, une histoire, pour évoquer toutes celles qui encore aujourd'hui se taisent, comme le révèle le rapport si justement intitulé "Douleur silencieuse", rédigé en février 2017 par la coalition Justice pour la paix dans le Donbass, qui dénonce un niveau de violences de gravité insupportable. Une psychologue d'une ONG estime pour sa part qu'il est trop tôt pour ces victimes, et que la société ukrainienne n'est pas prête à entendre leurs récits.

En passant par les exactions commises par des soldats français de Sangaris, ou par les Casques bleus  en Centrafrique. Et de toutes ces plaintes, restées sans suite. Autant de dossiers, comme celui de Noella, une adolescente, mineure donc, tombée enceinte d'un soldat français, qui ne semblent "recueillir qu'une attention limitée de la part de la justice française". "Les gendarmes n'ont pas non plus jugé bon de procéder à des prélèvements sur l'enfant (né du viol) en vue d'un test ADN (...) qui aurait pu se révéler déterminant pour l'enquête et assurer un procès aux victimes de Sangaris", précisent les auteures de l'enquête. Elles rapportent ces propos de l'ex-procureure française, Alexandra Onfay, selon lesquels il existe "un chiffre noir" des exactions en opérations extérieures dont la justice française n'a pas connaissance.
 
justine brabant journal afrique
TV5monde
 
La première chose dont il faut se souvenir, c'est que cet employé (de l'ONU) dispose d'une immunité de poursuites. Ancien enquêteur interne des Nations Unies
Et encore cet autre témoignage. Celui d'un ancien enquêteur des services de contrôle interne de l'ONU. Il précise, tel un préalable immuable, que dans le cas où un employé des Nations Unies est accusé de viol, "la première chose dont il faut se souvenir, c'est que cet employé dispose d'une immunité de poursuites en vertu de la Convention de 1946 sur les privilèges et immunités".
 

"Tout mon corps n'est plus que douleur" En Birmanie, les femmes rohingyas violées, abusées : Human Rights Watch et les Nations Unies dénoncent

Dans un camp de réfugiés rohingyas, au Bangladesh, à la frontière birmane, le 2 septembre 2017.
Dans un camp de réfugiés rohingyas, au Bangladesh, à la frontière birmane, le 2 septembre 2017.
AP Photo/Bernat Armangue
Au pays du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, il ne fait pas bon être femme rohingya. Pramila Patten, représentante spéciale du secrétaire général de l'ONU chargée d'enquêter sur la violence sexuelle dont sont victimes les femmes Rohingyas, a visité le district de Cox Bazar où ont trouvé refuge quelque 610.000 Rohingyas au cours des dix dernières semaines. Beaucoup de ces atrocités, "orchestrées" par les forces armées birmanes, "pourraient être des crimes contre l'humanité", a-t-elle déclaré à la presse, dimanche 12 novembre 2017. Selon l'émissaire des Nations Unies, ces viols collectifs relèvent "d'un schéma d'atrocités à grande échelle" visant "systématiquement les femmes et fillettes Rohingyas en raison de leur ethnie et de leur religion". Cette violence sexuelle a été "ordonnée, orchestrée et commise par les forces armées de Birmanie".
 
Le viol constitue un élément prépondérant et dévastateur de la campagne de nettoyage ethnique menée par l'armée birmane contre les Rohingyas
Skye Wheeler, HRW
Et le 16 novembre 2017, l'ong internationale Human Rights Watch dénonçait à son tour dans un rapport de 37 pages  "ces viols collectifs de femmes et de filles rohingyas commis par les militaires birmans, ainsi que d'autres actes de violence, de cruauté et d'humiliation. De nombreuses femmes ont décrit comment elles avaient été témoins des meurtres de leurs jeunes enfants, de leurs maris ou de leurs parents. Des victimes de viol ont raconté leurs journées de souffrance, avec les parties génitales enflées et déchirées, alors qu'elles fuyaient à pied vers le Bangladesh.​ Le viol constitue un élément prépondérant et dévastateur de la campagne de nettoyage ethnique menée par l'armée birmane contre les Rohingyas » selon Skye Wheeler, chercheuse sur les situations d'urgence auprès de la division Droits des femmes à Human Rights Watch.

Le rapport complet de HRW à retrouver ici : > Violences sexuelles systématiques contre les femmes et les filles Rohingyas en Birmanie 
Une chose est sûre, les criminels sexuels de ces guerres et des autres, peuvent dormir sur leurs deux oreilles, si tant est qu'ils ne soient pas hantés par leur fantômes.

Et non, la lecture de ce livre n'est pas agréable, elle est nécessaire.
 
IMPUNITE ZERO,  violences sexuelles en temps de guerre, l'enquête
Sous la direction de Justine Brabant, Leïla Minano, Anne-Laure Pineau, avec Cécile Andrzejewski, Delphine Bauer, Hélène Molinari, Ariane Puccini, Ilioné Schultz, Sophie Tardy-Joubert.
(Editions autrement)