Terriennes

Violences contre les femmes au Liban : une évolution lente entre la loi et la réalité

Le 8 mars 2014, pour la journée internationale des droits des femmes, les manifestant-es libanais-es avaient choisi de poursuivre leur combat contre les violences faites aux femmes, en attendant la loi - votée trois semaines après
Le 8 mars 2014, pour la journée internationale des droits des femmes, les manifestant-es libanais-es avaient choisi de poursuivre leur combat contre les violences faites aux femmes, en attendant la loi - votée trois semaines après
Florence Massena

Un an tout juste après le vote historique d’une loi contre les violences domestiques au Liban, les Libanaises se sentent-elles plus en sécurité ? Réponses

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Le 8 mars 2014, journée internationale pour les droits des femmes, à Beyrouth des centaines de personnes avaient manifesté dans la rue, demandant plus de droits, et surtout la reconnaissance des violences faites aux femmes, après la mort de Roula Yacoub, battue à mort par son mari en juillet 2013. En novembre dernier, le cas de Nisrine Rouhana, tuée par son époux après avoir porté plainte contre lui, a ravivé la polémique. Mais depuis le vote historique d'une loi contre les violences domestiques le 1er avril 2014, la situation semble s'améliorer pour les Libanaises.



Le long chemin d'une loi libanaise contre les violences envers les femmes

La mobilisation au niveau légal contre les violences faites aux femmes est née en 2007 dans les bureaux de l'organisation civile et laïque Kafa, fondée en 2005 pour lutter contre la violence et l'exploitation. En réunissant 63 autres ONG, les militants libanais ont pu écrire une proposition de loi, soumise au gouvernement en 2009. Un comité de ministres l'examine alors et ajoute un article, le numéro 26, qui stipule que les décisions des cours religieuses sont supérieures à la loi civile, article finalement retiré. En 2011, le Parlement forme un comité de neuf députés chargés de revoir le texte. Trois ans plus tard, après un nouvel examen en 2013, le 1er avril 2014, la loi concernant les violences domestiques est approuvée en seulement deux minutes. Et appliquée.

Première déception pourtant pour la coalition : le terme finalement retenu est celui de « violences domestique », au lieu de « violences contre les femmes ». « C'est un grand pas pour les droits de femmes, mais il n'est pas suffisant », estime Maya Ammar, responsable des médias à Kafa. « Par exemple, le viol conjugal a été requalifié en ‘droit conjugal par la force’, qui implique une condamnation seulement en cas de preuves matérielles de la violence commise. Le seul point positif est que la loi simplifie certains mécanismes juridiques. »

Le 8 mars 2014, dans la marche contre les violences faites aux femmes, femmes et hommes défilaient au coude à coude...
Le 8 mars 2014, dans la marche contre les violences faites aux femmes, femmes et hommes défilaient au coude à coude...
Florence Massena

Une application de la loi aidée par l'implication des juges

Après quelques mois d'application de la loi, Maya Ammar voit émerger certains aspects positifs : « La plupart des juges prennent de bonnes décisions, notamment concernant la garde des enfants, qui sont souvent confiés à la mère dans le cas de violences de la part du père au-delà de l'âge de garde légal selon le système confessionnel [qui varie d'une confession à une autre, selon les codes de la vie personnelle, ndlr] ». Elle pense toutefois que des améliorations sont nécessaires : « Nous devons unifier les procédures, concernant le dépôt de plainte par exemple, afin qu'il y ait une ligne droite à suivre pour la police et les juges. Il est aussi essentiel d'accélérer le processus entre la plainte et la prise de la décision juridique, concernant en particulier le dispositif de protection ».

Ainsi, le nom de Nisrine Rouhana, tuée par son mari dont elle tentait d'obtenir le divorce après s'être plainte de violences, résonne douloureusement aux oreilles de la communicante. « Ses parents ont rappelé que la police n'a pas arrêté le mari, malgré une précédente violation de l'ordonnance d'interdiction [de rentrer en contact avec elle et de la voir, ndlr] », explique-t-elle. « Le propre avocat de Nisrine n'a pas informé les autorités de la situation ! »

Sensibiliser et informer les Libanaises

En attendant de pouvoir améliorer la loi contre les violences domestiques, les associations travaillent sur le terrain, ainsi que sur les réseaux sociaux et dans les médias, afin d'informer au mieux les Libanaises de leurs nouveaux droits et des procédures associées. Kafa a par exemple créé Zalfa, un personnage fictif qui explique la loi et fournit des réponses aux femmes qui se retrouvent dans des situations spécifiques et qui explorent les options à leur portée. « Il faut que les femmes cessent d'avoir peur de porter plainte, car le plus tôt c'est fait, plus le risque est limité », déclare Maya Ammar. « Nous souhaitons juste leur donner des outils pour s'en sortir ».

Zalfa, une figurine dessinée créé par Kafa pour lutter contre les violences faites aux femmes au Liban, explique ce qu'il faut faire en cas de violence conjugale
Zalfa, une figurine dessinée créé par Kafa pour lutter contre les violences faites aux femmes au Liban, explique ce qu'il faut faire en cas de violence conjugale
Kafa


Une mobilisation qui a porté ses fruits : « Entre janvier et novembre 2014, Kafa a pris en charge 1050 femmes, ce qui est largement plus que d'habitude. Nous sommes surchargés ! Kafa est un petit centre, nous espérons que l’État prenne ses responsabilités et agisse, par exemple en ouvrant des refuges pour les femmes victimes d'abus ». Ce que l'association compte d'ailleurs faire en 2015.