Violences machistes, en Argentine, les femmes se mobilisent

Un océan de parapluies dans la grisaille de Buenos Aires, Argentine, le 19 octobre 2016, pour crier #NiUnaMenos contre les violences meurtrières faites aux femmes dans cette société ultra-machiste.
Un océan de parapluies dans la grisaille de Buenos Aires, Argentine, le 19 octobre 2016, pour crier #NiUnaMenos contre les violences meurtrières faites aux femmes dans cette société ultra-machiste.
AP Photo/Victor R. Caivano

#NiUnaMenos  : depuis des années, ce mot dièse rallie des dizaines de milliers de femmes de Buenos Aires à Mexico, en passant par La Paz ou Madrid, pour dénoncer les féminicides. Mais les Argentines n'en restent pas là et montent au front aussi pour l'IVG ou les droits des homosexuels.

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A Buenos Aires, ce mercredi 19 octobre 2016, une mer de parapluies a envahi la Plaza de Mayo, cette place de mai occupée autrefois par d'autres femmes qui tournaient autour de ses limites, chaque semaine pour rappeler les horreurs de la dictature dont tant d'enfants disparus.

Contre le machisme érigé en mode de vie

Leurs filles se sont, à leur tour, vêtues de noir pour dénoncer d'autres crimes en criant Ni Una Menos (pas une de moins), une nouvelle fois révulsées par un meurtre, celui de Lucia Pérez, une adolescente de 16 ans, assassinée après avoir été violée et droguée. A  13h précises, ce jour là, elles ont aussi interrompu leur travail pour rappeler cette réalité terrifiante. L'appel précisait : « A votre bureau, votre école, votre hôpital, votre tribunal, votre rédaction, votre boutique, votre usine, où que vous travailliez, arrêtez une heure pour exiger la fin de la violence machiste. »

En Argentine, pays développé économiquement, une femme meurt toutes les 36 heures sous les coups de son compagnon ou d'un proche. Lucia Pérez est la 226ème femme tuée en 2016, selon l’ONG Mujeres de la Matria Latinoamericana, et la 19ème pour le seul mois d’octobre.

La mise à mort de Lucia Pérez, particulièrement terrifiante, a révolté jusque là où pourtant on constate jour après jour cette violence masculine. María Isabel Sánchez, la procureure en charge de l’affaire, l’a décrit comme « un acte d’agression sexuelle inhumain. Je suis une mère et une femme. J’ai beau avoir travaillé sur des milliers de crimes dans ma carrière, je n’avais jamais rien vu de tel. »

Je ne veux pas être la prochaine
Andrea Vazquez, manifestante

NiUnaMunos manifestation
récit TV5MONDE : Pascale Achard, Robin Monjanel, 1'46


Ce n'est pourtant pas la première fois que les Argentines tentent de se faire entendre. En juin 2015, après deux crimes de trop cette fois-là, une marée humaine avait envahi les rues de la capitale et des autres grandes villes du pays pour protester contre ce massacre constant qui ne dit pas son nom. Combien faudra-t-il d'autres morts pour renverser la tendance ?

A retrouver dans Terriennes, sur ce sujet :

> Juin, 2015, en Argentine, une marée humaine contre le féminicide

Les mots dièses #NiUnaMenos et #VivaNosQueremos (nous voulons vivre) circulent sur les réseaux sociaux bien au delà de l'extrémité sud des Amériques. Il se faisait entendre aussi ce 19 novembre 2016, plus au Nord, à Mexico, là ou fut inventé le mot féminicide, à La Paz et même jusqu'en Europe à Madrid ou à Londres devant l'ambassade d'Argentine. 
 


Et bien sûr, dans ces cas-là, en Argentine, on fait appel à la merveilleuse Mafalda, l'une des premières icônes féminines de bande dessinée non réservée aux petites filles... Qui de mieux qu'elle pour montrer comment les autorités se scellent les lèvres, se bouchent les yeux et les oreilles sur ce sujet majeur ?
 

 
L'avocate militante du "réseau civil de femmes" est pessimiste sur l'effet de ces mobilisations : "la situation ne s'est pas améliorée pour les femmes, ce sont seulement les plaintes contre ces violences meurtrières qui sont plus nombreuses". 

Ce désespoir face à l'immobilisme est aussi celui du photographe Jean-Jérôme Destouches, qui fut durant des années le correspondant de Terriennes en Argentine : "Après avoir vécu onze ans dans ce merveilleux pays je doute que les choses s'arrangent car il n'y pas grand chose de fait pour diminuer l'éducation machiste des jeunes enfants. Cela passe beaucoup par une télévision absolument désastreuse..."
 

L'Argentine, une histoire de femmes

Pourtant, dans ce pays dirigé par deux fois par des femmes, Cristina Kirchner (2007 - 2014) et Isabel Martínez de Perón (1974 - 1976), l'engagement au féminin affiche un combat de longue durée. Pas étonnant que les 8, 9 et 10 octobre 2016, plus de 100 000 personnes se soient rassemblées à la Conférence nationale des femmes à Rosario, la deuxième plus grande ville (au Nord) de l'Argentine. Trois jours de débats intenses pour défendre le droit à l'avortement (pratiquement exclu du continent), les homosexuels, l'accès des filles à l'éducation et bien sûr encore et toujours le refus de la violence machiste meurtrière. Avec en point d'orgue, et sous le soleil ce week end là, un superbe défilé multicolore.


La presse argentine dans son ensemble salue ces initiatives des femmes. Pour la journée du 19 octobre, la palme revient à Pagina 12, quotidien de gauche, qui applaudit à cette "marée noire" de colère.
 
La Une du quotidien argentin Pagina 12 du 20 octobre 2016
La Une du quotidien argentin Pagina 12 du 20 octobre 2016