Terriennes

Violences sexuelles : la Suède sous le choc après des dénonciations en masse

200 actrices ont investi, dimanche 19 novembre, le théâtre Södra au centre de Stockholm en Suède pour dénoncer les violences sexuelles dans leur milieu professionnel. (c) Compte instagram Kungahuset
200 actrices ont investi, dimanche 19 novembre, le théâtre Södra au centre de Stockholm en Suède pour dénoncer les violences sexuelles dans leur milieu professionnel. (c) Compte instagram Kungahuset

Des centaines d’actrices, suivies de milliers de musiciennes, de juristes et de femmes politiques révèlent dans une succession de témoignages glaçants, les viols et les agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Provoquant un véritable bouleversement en Suède, pourtant classée dans le top 10 des meilleurs pays pour les femmes. Pour la journaliste, Vibeke Knoop Racheline, « il y a un effet boule de neige et ça ne s’arrêtera plus ».
 

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Elles étaient 456 actrices au départ à dénoncer, dans une tribune publiée le 9 novembre, dans le quotidien Svenska Dagbladet, le harcèlement, les agressions et « la culture du silence » dans le cinéma et le théâtre.

« Nous ne serons plus silencieuses, nous savons qui vous êtes », préviennent ces centaines de comédiennes qui fustigent le « culte du génie », très prégnant dans ce milieu depuis l’époque du grand cinéaste Ingmar Bergman. « Acteurs et réalisateurs considérés comme des génies sont soutenus par la profession, écrivent-elles, peu importe ce qu’ils font subir à leur collègue. » Parmi les signataires, on retrouve Lena Endre, célèbre actrice de Millénium, ou encore Sofia Helin, connue pour son rôle dans la série télévisée Bron
Lena Endren, actrice sudéoise, rendue célèbre grâce à son rôle dans Millenium. (c) Capture d'écran Wikipedia
Lena Endren, actrice sudéoise, rendue célèbre grâce à son rôle dans Millenium. (c) Capture d'écran Wikipedia
 
Il m’a demandé s’il pouvait téter à mon sein gorgé de lait  tandis qu’il se pressait contre moi, en érection.
Une comédienne 
Toutes livrent des récits anonymes. Sans jamais nommer le nom de leurs agresseurs, souvent des acteurs et metteurs en scène jouissant d’une grande réputation en Suède comme à l’étranger. Et qu’elles accusent d’harcèlement mais aussi de viols, deux cas au moins ayant été rapportés. « Je devais jouer une scène d’amour avec ce grand acteur. Je devais être sur lui pendant l’acte sexuel. Au cours d’une répétition, il m’a demandé s’il pouvait téter à mon sein gorgé de lait (il savait que j’allaitais) tandis qu’il se pressait contre moi, en érection » témoigne une comédienne. Ces actrices ont reçu le soutien de la reine Victoria et la princesse Silvia de Suède. 
 
 

Surprenant au pays de l'égalité femmes-hommes ?  

Alors que la libération de la parole s’est propagée partout dans le monde après l’affaire Weinstein, difficile de penser que la Suède toujours érigée en exemple en matière de parité femmes-hommes, réputée comme le pays de l’égalité des sexes presque parfaite, doive faire face à tel fléau.
 
Mais pour Vibeke Knoop Racheline, journaliste indépendante norvégienne, qui couvre notamment  l’actualité suédoise, « ce mouvement de masse n’a rien de surprenant » : « Il y a quelques semaines, la Norvège a connu une situation quasi similaire. Quatre-cents actrices ont également dénoncé des faits de violences sexuelles dans leur sphère professionnelle. Je ne suis pas surprise que cela arrive également en Suède. »
 
« Il y a un effet boule de neige et ça ne s’arrêtera plus, poursuit-elle. Les pays scandinaves sont eux aussi en train de briser un tabou et quand on regarde en détail les dénonciations de ces Suédoises, on s’aperçoit que les faits rapportés remontent à plusieurs années, à un moment où la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui. » 
 

2000 musiciennes dénoncent des abus sexuels

Quelques jours plus tard, le 17 novembre, 1993 musiciennes dénoncent à leur tour les abus sexuels dans leur milieu professionnel. Avec des témoignages tout aussi glaçants. « Quand on est violée par un musicien, accuse l’une d’elle. On perd beaucoup d’amis. » Ici encore, parmi les signataires de cette tribune publiée cette fois dans le quotidien Dagens Nyheter, on retrouve des artistes peu connues mais aussi des stars de la chanson à l’image de Zara Larsson et Robyn. Toutes s’insurgent contre la « culture du silence » . « Dirigeants dans le milieu de la musique, lancent-elles sans détour, c’est votre responsabilité que personne ne soit victime de harcèlement, d’agressions sexuelles, et vous avez échoué. »

Juristes et femmes politiques dénoncent aussi

Aux 500 actrices, et près de 2000 musiciennes s’ajoutent des milliers de juristes, et 1300 responsables politiques qui ont révélé vendredi dernier les mêmes pratiques sous le mot clé #danslescoulissesdupouvoir. « Ce sont des chiffres très importants, souligne la journaliste. Si on les rapproche avec le nombre d’habitants qui ne s’élève qu’à 10 millions de Suédois seulement, on se rend compte de l’ampleur du phénomène. »
 
J’ai moi-même été victime et je n’avais jamais osé en parler avant cette campagne. 
Vibeke Knoop Racheline, journaliste norvégienne
De même en Norvège où la population est de 5 millions d’habitants. Le pays a connu une première vague de dénonciations dans le milieu du cinéma avant de s’étendre au monde du journalisme. « J’ai moi-même été victime et je n’avais jamais osé en parler avant cette campagne, nous confie Vibeke Knoop Racheline. C’était il y a 30 ans. Je devais, lors d’un dîner, interviewer une grande personnalité de mon pays dont je ne veux pas dévoiler l’identité. Il m’a demandé de l’accompagner dans sa chambre d’hôtel et j’ai fait l’erreur d’accepter. Je voulais obtenir des informations, au lieu de ça, il m’a retenue de force et heureusement je suis parvenue à m’échapper. »

Jeune, face à « cette personne publique inspirant confiance », la journaliste « tombe des nues ». «  Je ne pensais pas qu’une telle personnalité puisse adopter un comportement grivois, assure-t-elle. Pendant très longtemps, j’ai eu honte. Mais ce n’est plus le cas depuis que j’ai témoigné et que nous sommes des milliers à le faire. »

Tapis noir au théâtre de la Södra 

D’ailleurs deux jours plus tard, les actrices suédoises sont revenues à l’offensive. Les 19 et 20 novembre, elles se sont retrouvées au théâtre de la Södra. Avant de monter sur scène, les 200 comédiennes présentes ont foulé un tapis noir, couleur du deuil, et non le traditionnel rouge de circonstance et ont rapporté des témoignages de harcèlement subies par leur consoeurs.
 
Sofia Helin, actrice,héroine de la série télévisée Bron. (Capture d'écran compte instagram de la comédienne)
Sofia Helin, actrice,héroine de la série télévisée Bron. (Capture d'écran compte instagram de la comédienne)
Enfin le dimanche 20 novembre, une humoriste suédoise indignée par le nombre d’agressions sexuelles et de viols commis lors des festivals, a officiellement annoncé, la tenue à la fin de l’été 2018 du premier festival de musique sans homme, à Göteborg, en Suède.

« Une honte » pour le président français et le Premier ministre suédois

Face à ces révélations à grande échelle, les réactions ne se sont pas fait attendre.
Le président français Emmanuel Macron et le premier ministre suédois Stefan Löfven se sont exprimés sur les violences sexuelles, vendredi 17 novembre, lors du sommet social européen, qui se tenait en Suède. (Capture d'écran)
Le président français Emmanuel Macron et le premier ministre suédois Stefan Löfven se sont exprimés sur les violences sexuelles, vendredi 17 novembre, lors du sommet social européen, qui se tenait en Suède. (Capture d'écran)
Réunis en conférence de presse vendredi dernier, lors du sommet social européen à Göteborg en Suède, le président français et le premier ministre suédois se sont exprimés sur ce fléau.

Stefan Löfven s’est dit « horrifié » par la pétition des musiciennes. « Nous savions que nous avions ce problème mais personne ne pouvait s’imaginer l’ampleur. » « Nous devons avoir un sérieux débat dans notre société. C’est une honte. (…) Il faut agir dans les écoles, pour que les jeunes comprennent ce que signifie être un homme. Un homme n’agresse pas les femmes. Un homme respecte les femmes. »

De son côté Emmanuel Macron a déclaré que « nous avons la même situation et la même honte en France ». Rappelons que dans l'Hexagone, des centaines d'actrices, de militantes féministes et personnalités publiques avaient interpellé le chef de l'Etat au début du mois, l'appelant à décréter un plan d'urgence contre les violences envers les femmes.
 
A lire sur le sujet dans Terriennes : 

Violences sexuelles, harcèlement:  dépasser la dénonciation
« Cette violence sexuelle cachée par tant de gens, c’est insupportable, a poursuivi le président français. Nous devons changer. Calmer ces pulsions qu’ont certains hommes de dominer les autres, cette violence sexuelle, cette violence sociale. » Tout en insistant sur le le fait que ces révélations ne devaient pas remplacer la justice.

La ministre de la culture suédoise réagit

Alice Bah Kuhnke, ministre de la Culture suédoise, avait pour sa part réagi dès la publication de la première tribune des actrices. Qualifiant « ces agressions de gravissime »,  elle a convoqué le même jour, les responsables des grandes scènes nationales, le Théâtre dramatique de Stokcholm, longtemps dirigé par Ingmar Bergman, le Théâtre national et l’Opéra royal.
 
« Je suis contente de voir que toute ces actions sont suivies d’effets, conclut Vibeke Knoop Racheline. Je pense que nous sommes à un tournant, il y a des choses qui ne se reproduiront plus. »

La déferlante se poursuit

Une chose est sûre. On se souviendra de ce mois de novembre en Suède. La déferlante a continué les jours suivants avec des dénonciations de 1 139 salariées de l’industrie des technologies, 4 084 journalistes, 4000 sportives...et le 24 novembre dernier 
c'était au tour de 1 382 employées de l’Eglise luthérienne, majoritaire dans le pays, de briser l'omerta. 

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