Violences sexuelles : « les hommes politiques ont un sentiment d’impunité »

Les affaires de violences sexuelles impliquant des hommes politiques se  multiplient. DSK ancien président du FMI, Silvio Berlusconi ex-chef du gouvernement italien, Jacob Zuma président de l’Afrique du Sud… tous ont été accusés de viol ou de proxénétisme mais aucun n’a été condamné. C’est en Israël que la justice a frappé : l’ancien chef d’Etat Moshe Katzav a écopé de 7 ans de prison pour viol et harcèlement, le 10 novembre 2011.

Comment comprendre ce phénomène ? Explications d’Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes. 

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La féministe Annie Sugier.
La féministe Annie Sugier.
Comment expliquez-vous ce phénomène d’hommes politiques impliqués dans de graves affaires de violences sexuelles ?

Les violences sexuelles à l’encontre des femmes sont générales et traversent toutes les classes sociales dans tous les pays… Sauf  que l’on en entend plus parler quand cela touche des hommes politiques parce qu’ils sont en pleine lumière et qu’on a l’impression de les connaître alors qu’en réalité on ne connaît que des visages…

Les hommes politiques n'ont-ils pas un rapport particulier à la sexualité ?

En effet, je pense qu’il y a des ingrédients particuliers.  Pour arriver au pouvoir et conquérir un électorat, il faut être séducteur,  savoir se mettre en avant. Et puis le « pouvoir » ca veut aussi dire « forcer un petit peu. » Mais ce qui est grave, c’est que les hommes politiques ont un sentiment d’impunité. Il y a une forme de quiproquo qui s’installe dans leurs relations avec les femmes. C’est donc tous ces éléments qui font qu’il y a sans doute plus de dérapages dans la sphère politique qu’ailleurs. Mais ceci n’est qu’une impression puisqu’il n’existe aucun chiffre pour l’affirmer.

Ne faut-il pas imaginer un dispositif législatif spécial pour les hommes politiques impliqués dans des affaires de violences sexuelles ?

Non, il ne faut pas faire un sort particulier aux hommes politiques car il s’agit d’un problème général.  Par, définition, ce genre d’affaires se passe dans l’intimité. C’est le plus souvent parole contre parole. Les éléments de preuves sont difficiles à apporter. En outre, comme on l’a vu dans l’affaire DSK, c’est la victime qui doit  être parfaite. L’agresseur, lui, n’a pas besoin de l’être malgré les rumeurs qui tournent autour de lui.

L’affaire Tron me choque particulièrement [cet homme politique français ne sera pas poursuivi pour harcèlement sexuel ; la plainte que son ancienne collaboratrice a déposé contre lui a été classée sans suite, nld]. Personne n’a nié que cet ancien secrétaire d’Etat avait des pratiques qui sont de l’ordre de l’agression sexuelle.  

Donc, ces comportements de violence sont très choquants de la part des hommes politiques car, en tant que représentants de la démocratie et de la justice, ils devraient être irréprochables, et ce d’autant qu’ils déclarent tous condamner les violences faites aux femmes.
 
Pensez-vous que plus de femmes en politique pourrait changer la donne ?

Je ne crois pas du tout que les femmes soient par nature plus vertueuses, moins violentes, moins accrochées au pouvoir. Elles ont une histoire différente mais elles partagent les mêmes qualités et les mêmes défauts que les hommes. En revanche, une présence plus importante de femmes dans les assemblées pourrait, effectivement, contribuer à modifier le comportement des hommes politiques. On le voit bien à travers l’histoire. Les hommes ont cultivé entre eux une forme de violence et de grossièreté et la mixité a toujours apporté plus de respect. C’est une valeur que l’on doit aujourd’hui redécouvrir au même titre que la fraternité et l’égalité.

Comment cette mixité pourrait–elle agir sur les hommes politiques ?

Il faut bien comprendre que les stéréotypes sexuels existent et que chacun construit son identité autour de cela. On perçoit la sexualité masculine comme rapide, pulsionnelle voire violente, tandis que la sexualité des femmes est présentée comme plus douce. Mais ce n’est pas la réalité, ce sont des stéréotypes. Donc dans un groupe d’hommes, chacun a tendance à en rajouter dans les préjugés et quand arrive une femme isolée au milieu d'eux, elle a droit à son lot de plaisanteries déplacées comme celles que les femmes politiques disent avoir subies.  Si la politique était plus mixte, chacun irait plus vers l’autre, les relations seraient plus équilibrées et moins conformes aux stéréotypes. Finalement, malgré tous les mouvements de femmes, ce que l’on n’a pas réussi à vaincre, c’est  la volonté de se conformer aux stéréotypes. C’est tellement confortable de faire ce qu’on l’attend de vous. C’est ça qu’il faut arriver à casser.

Les violences sexuelles semblent, tout de même, de moins en moins tolérées. N’y a-t-il pas des avancées ?

Les femmes osent plus facilement  porter plainte et c’est une très bonne chose. Quand on est une simple citoyenne,  c’est difficile d’accuser un homme puissant de violences sexuelles car on est mis en difficulté dans sa propre vie personnelle et professionnelle.  Mais, en effet, c’est un tabou qui commence à se briser.  Toutefois ce que je crains c’est la réaction que l’on voit déjà apparaître : « On ne va pas devenir prude comme les Américains ». Or, il faut absolument rejeter ce genre de confusion et s’efforcer de bien distinguer gentillesse et galanterie d’un côté et violences sexuelles de l’autre ! Ce retour de bâtons reste une menace qui pèse sur les femmes.