Voile ou minijupe, religion ou mode, choisir son aliénation ?

A gauche, un modèle de la collection de hijabs lancée par la maison de haute couture italienne Dolce & Gabbana, à droite une femme en minijupe en 2002
A gauche, un modèle de la collection de hijabs lancée par la maison de haute couture italienne Dolce & Gabbana, à droite une femme en minijupe en 2002
stylearabia, Wikicommons

Depuis quelques jours en France, la polémique fait rage après les propos tenus par la ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes lors d'un entretien télévisé. Laurence Rossignol avait comparé les jeunes femmes qui portent volontairement le voile aux "nègres américains" qui défendaient l'esclavage.

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La ministre des Familles, de l'enfance et des droits des femmes cumule les difficultés. A peine nommée, Laurence Rossignol était raillée pour avoir accepté, elle, cette féministe affichée, de prendre un portefeuille à l'intitulé douteux. Voici que quelques semaines après sa nomination, elle se retrouve au coeur d'un pugilat après avoir affirmé lors d'un entretien télévisuel : "Mais bien sûr. Il y a des femmes qui choisissent, il y avait des nègres afr..., des nègres américains qui étaient pour l'esclavage".

Sortie du contexte la phrase ne veut pas dire grand chose, en dehors du fait que le mot "nègre" y claque comme un obus. Le journaliste Jean Jacques Bourdin, avec son habituel sens de la provocation utilisé pour acculer ses interlocuteurs, venait de lui faire remarquer que certaines jeunes Françaises décident de porter le voile d'elles-mêmes alors qu'elle avait dénoncé le développement de vêtements adaptés aux traditions musulmanes, comme le "burkini" (maillot de bain intégral) ou le hijab (foulard islamique) par certaines marques de prêt à porter et haute couture (H & M, Dolce & Gabbana, entre autres). En deux affirmations, la ministre venait de déclencher une polémique au moins aussi virulente que celle qui a divisé les intellectuels, féministes inclues, des deux côtés du Rhin après les violences sexuelles de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne en Allemagne.

Dans le débat qui resurgit en France avec une force renouvelée, une chose m'étonne : pourquoi donc personne ne parle du tatouage ? Donc les un-es ne supportent pas le voile qu'ils assimilent à l'esclavage moderne. Les autres vouent aux gémonies les injonctions des industries de la mode, forme d'aliénation suprême. Et personne ne dénoncerait le tatouage ou les piercings qui pour ma part me révulsent intensément et représentent à mes yeux une terrifiante soumission à des codes sociaux ? Et pourtant il ne me viendrait pas à l'idée d'en exiger son éradication - chacun-e est responsable de son malheur, les femmes étant considérées un peu moins responsables que les hommes comme le montre la rage absurde qui agite la France en ce début de printemps 2016.

Minijupe et hidjab, choix de femmes, façonnés par la mode ou la religion
Minijupe et hidjab, choix de femmes, façonnés par la mode ou la religion
wikicommons, stylearabia

Des mots et des maux


En un temps de tensions à vif - dans un moment où les insultes fusent autour des mots et des concepts comme l'a montré la récente hystérie provoquée par un texte de Kamel Daoud, le fond du texte (avec lequel on peut ne pas être d'accord) disparaissant sous les anathèmes -, la succession de phrases prononcées par Laurence Rossignol était (inconsciemment) pyromane.

Revoici donc l'enchaînement incertain, ce mercredi 30 mars 2016 au matin, au micro de Jean-Jacques Bourdin :

"Lorsque des marques investissent ce marché (...) parce qu'il est lucratif, un marché pour les pays d'Europe, pas un marché pour les pays du Golfe (...), ils se mettent en retrait de leur responsabilité sociale, et d'un certain point de vue font la promotion de l'enfermement du corps des femmes."
"Ce qui m'a frappée ce sont les arguments, les justifications que donnent ces marques qui expliquent que c'est juste des vêtements, mais qu'ils ne font la promotion d'aucun mode de vie. Comme s'il y avait une dissociation entre les vêtements et les modes de vie."
"Bien entendu nous observons que c'est accompagné (
ces tenues NDLR) dans de nombreux quartiers de phénomènes sur la voie publique (...). Par exemple on voit de moins en moins de femmes dehors,  dans la rue, dans les cafés. On voit de moins en moins de femmes vivre de manière libre dans leur quartier."
"Mais bien sûr. Il y a des femmes qui choisissent, il y avait des nègres afr..., des nègres américains qui étaient pour l'esclavage
".

La charge ministérielle est encore plus sévère, vous pouvez l'écouter intégralement dans la vidéo ci-dessous.
 

Une réécriture de l'histoire ?


Ont d'abord déferlé dans les médias ou les réseaux sociaux ceux qui réclamaient démission, sanction, justice. Comme cette réaction stupéfaite de Mehdi Thomas Allal, Maître de conférence à Sciences Po et Asif Arif, avocat, dans les colonnes du quotidien Libération :

"Le journaliste ne l’a même pas reprise. Qu’aurait-on dit si on avait insinué – comme le font bon nombre de négationnistes – que les Juifs auraient participé à leur propre extermination ? Il y a de fortes raisons de penser que de nombreux responsables politiques seraient – et c’est tout à fait compréhensible – montés au créneau !
Outre que l’affirmation est choquante, elle est complètement irrationnelle, puisqu’elle compare une façon de se vêtir à un système d’exploitation qui a fleuri dès le XVIe siècle et saigné l’Afrique pendant des décennies.
"

L'écrivain et philosophe Claude Ribbe a riposté en un tweet :
 


La réponse la plus cinglante (et jugée par certains insultante) est venue de Ndella Paye, militante afro-féministe, antiraciste et membre du collectif Mamans Toutes Égales, ainsi qu'elle se présente :

"Laurence Rossignol, la négresse musulmane et voilée que je suis vous emmerde".

"Madame la ministre, vous vous octroyez le droit de faire référence, de manière très négative et assumée, à l’histoire de l’esclavage. Dois-je vous rappeler que cette histoire n’est pas la vôtre et qu’en tant que ministre de la République, en dehors de faire en sorte que l’histoire de l’esclavage soit enseignée correctement, vous n’avez nullement le droit de l’instrumentaliser à des fins politiciennes, et moins encore à des fins racistes, en opposant des minorités visibles. Sachez qu’en tant que Noire musulmane et voilée, je trouve indécente votre comparaison des femmes voilées à ces "nègres" dont vous parlez qui auraient été "pour l’esclavage". A vous entendre il y a donc eu des nègres qui étaient pour cette négation absolue de leur être, cette sur-exploitation, cette extermination par le travail et les sévices, légitimée par une stigmatisation de leur couleur de peau…"

Ca c'est pour la partie "esclaves". Pour la partie "mode islamique" proposée par des prestigieuses maisons de haute couture et prêt à porter, voici une autre salve, qui s'adresse à tous ceux qui ont soutenu Laurence Rossignol dans sa croisade annoncée contre les fabricants de déclinaisons "islamiques" de leurs créations : "Plus largement, mes cher-e-s responsables politiques, vous qui avez tout privatisé, vous qui avez économiquement tout déréglementé au nom de la sacro-sainte loi du libre marché, et qui là tout à coup devenez interventionnistes pour vous mêler (et vous indigner) de ce que des boutiques (libres de leurs stratégies commerciales) décident (librement) de proposer comme vêtements à leurs clientes (libres de les acheter ou pas), vous aussi, je vous emmerde."

Karima B, très remontée elle aussi sur son compte twitter, préfère poster des images de cette autre aliénation, celle des femmes aux industries de la mode, de la cosmétique, des normes de beauté. 
 

Pour sa défense, Laurence Rossignol a parlé de "faute de langage" pour l'emploi du mot "nègre", la seule qu'elle reconnaisse à ses affirmations. Que voulait-elle donc laisser entendre lorsqu'elle parlait de défense de leur condition d'esclaves par les esclaves ? Sans doute ce que certains historiens ont montré : qu'en tant que propriété de cultivateurs, et à ce titre ayant une valeur marchande, ils étaient moins mal traités que les journaliers "libres" employés sur les plantations... Un malheur à peine moins malheureux que l'autre...

Ni Dieu, ni maître, disait-on autrefois...


C'est donc bien le téléscopage entre la comparaison avec l'esclavage et le port du voile qui a tout déclenché, avec sous-jacent à la dispute, cette question : qu'est ce qui est le plus aliénant pour les femmes, se vêtir en suivant les injonctions des industries de la "beauté", ou celles édictées au nom des religions ?

Celles qui considèrent que les religions sont sources de tous les maux contre le genre féminin - comme la Ligue du Droit International des Femmes, la Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes, EGALE Egalité Laïcité Europe, Femmes sans voile d’Aubervilliers, Femmes Solidaires, Féminisme et géopolitique, Les Libres Mariannes, Regards de femmes, Réseau Féministe « Ruptures » -, soutiennent haut et fort la ministre : "Les associations signataires se réjouissent que vous ayez réagi avec force et indignation face à la banalisation du port du voile islamique, qui  veut se faire beau et élégant à travers des défilés de mode visant un immense et juteux marché mondial.
L’image qui vous est venue à l’esprit est celle de l’esclavage, car c’est bien ce que symbolise le voile, par l’invisibilité, paradoxalement voyante !,  du corps des femmes dans l’espace public. Une sorte de rappel humiliant de la claustration des femmes, une façon d’afficher la ségrégation entre les sexes.
Ni l’élégance, ni la couleur, ni la taille, ni la richesse des tissus, ni leur texture, ne sauraient changer le sens de ce symbole.
"

Pierre Bergé, président de la Fondation Bergé/Saint Laurent, qui se défend de toute islamophobie, parce qu'"il vit au Maroc", s'en mêle et s'emmêle peut-être aussi sur les ondes d'Europe 1 : "Dans la vie, il faut se ranger du côté de la liberté. Il faut au contraire apprendre aux femmes à se dévêtir, à se révolter, à leur apprendre à vivre comme la plupart des femmes dans le monde entier (.../...) Ces créateurs qui participent à l'asservissement de la femme, devraient se poser des questions. D'une certaine manière, ils sont complices, tout cela pour faire du fric. Les convictions doivent passer avant l'argent. (.../...) Les femmes ont droit de se voiler, mais je ne vois pas pourquoi on va vers cette religion, ses habitudes, ses moeurs absolument incompatibles avec celles de la liberté qui sont les nôtres, occidentaux."
Et sans surprise la philosophe "universaliste" Elisabeth Badinter, en croisade contre le "communautarisme" qui serait porté par une partie de la gauche française, et par ailleurs présidente du conseil de surveillance du groupe Publicis, dont les panneaux d'affichage exposent parfois des corps de femmes très dévoilés et qui contribue à améliorer l'image de l'Arabie saoudite via ses services de communication, offre elle aussi son appui, via le journal Le Monde : "La ministre a eu un mot malheureux en parlant de «  nègres  », mais elle a parfaitement raison sur le fond. Je pense même que les femmes doivent appeler au boycott de ces enseignes."

Jean-Luc Mélanchon candidat du Parti de gauche déjà annoncé à la présidentielle française de 2017, n'a pas hésité à plonger dans le pugilat.


Son allier du Parti communiste rétorque aussitôt : "Consternation à l'écoute de tant de bêtises des propos de la ministre Laurence Rossignol. Comment peut-on prétendre que des 'nègres américains'  étaient pour l'esclavage ? C'est une négation d'un des pires crimes contre l'humanité qui soit."

D'autres réponses en textes et en images fleurissent sous la plume de celles et ceux qui pensent, comme ce collectif #OnALeSeum, que nul doute, l'asservissement des femmes est bien plus sévère quand il est asséné par les symboles du capitalisme, telle la maison de haute couture Yves Saint-Laurent, administré par... Pierre Bergé.
 

Le Seum collectif

Une pétition qui avait déjà récolté, le 4 avril 2016, près de 35 000 signatures demande "Que Laurence Rossignol soit sanctionnée pour ses propos racistes ! (.../...) Il est terrible de voir que cette France qui se revendique partout dans le monde comme le pays des droits humains débatte, en 2016, des choix vestimentaires de certaines de ses citoyennes. Il est terrible de voir que la négrophobie persistante est ici utilisée pour justifier et légitimer une islamophobie genrée."

Aliénation ici, liberté là-bas. Et réciproquement


En matière d'habillement, les uns et les autres jugent les excès de soumission à l'aune de leur propre histoire, de leurs "identités". Ne vous soumettez pas à Dieu et à son clergé en portant le voile, attaquent les un-es ! Ne vous soumettez pas aux diktats des industriels de la mode et de la cosmétique sermonnent les autres.

Et pourtant, en France, comme ailleurs regardez autour de vous : vous n'aurez aucun mal à trouver des jeunes filles qui sont passées directement de la mini jupe et des magazines de mode au hidjab et aux pantalons amples. Et sans doute réciproquement, mais on en parle moins...

Alors risquons une hypothèse : et si les un-es et les autres avaient raison et tord à la fois ? Oui les directives religieuses peuvent être terrifiantes pour les femmes, surtout quand elles sont édictées par des hommes. Et oui aussi les normes décidées par les industriels du luxe, de la mode, des produits de beauté et relayées par les magazines féminins peuvent être dévastatrices pour celles qui les suivent.
Mais si les chemins de l'émancipation étaient plus complexes qu'il n'y paraît ? Et si une "aliénation", à condition qu'elle soit choisie, à la religion ou à la mode,  ou à tout autre chose, permettait aussi de se trouver soi-même ?

Mes proches vous diront par exemple que je suis beaucoup trop aliénée à mon travail, qu'il faudrait que je m'émancipe de cette soumission volontaire...

Destination Téhéran


A peine nous voilà englués dans cette polémique qu'une autre se profile déjà, avec un nouvel effet amplificateur : alors qu'Air France vient de reprendre après des années d'interruption, pour cause de choix diplomatique, ses vols à destination de Téhéran, les hôtesses de l'air de la compagnie aérienne française sont vent debout contre l'obligation qui leur est faite de se couvrir les cheveux et de porter des vêtements amples lors de leur escale dans la capitale iranienne. On attend donc le nouveau mot dièse #stopvoiletvoliran ou encore #parcequejeleveuxbien

Et pourtant, cela fait des années qu'en Arabie saoudite, par exemple, les hôtesses de l'air doivent se vêtir d'une « abaya » (robe longue qui couvre tout le corps), dès qu'elles posent le pied sur le tarmac...
La ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes, madame Laurence Rossignol, a annoncé qu'elle suivait le dossier de très près... Nous sommes rassurées.
 

Invitée de #MOE le dimanche 29 mai 2016, l'humoriste Nadia Roz revenait sur ses inspirations et sur ses thèmes de prédilection lorsqu'elle écrit un spectacle comique. Parmi lesquels le voile et la minijupe...