Whang Od, tatoueuse indonésienne jusqu'à son dernier souffle

Grâce à ses tatouages, Whang Od est la femme la plus riche de son village
Grâce à ses tatouages, Whang Od est la femme la plus riche de son village

Dans le village de Buscalan aux Philippines, Whang Od, 92 ans perpétue, grâce à son savoir-faire, une tradition millénaire. La vieille dame est la dernière tatoueuse “Kalinga”, un art tribal voué à disparaître. Une rencontre spectaculaire alors que le musée du Quai Branly des arts premiers, à Paris, fera événement en 2014 avec la première grande exposition internationale consacrée à cet art du quotidien.

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Assise sur son porche en béton, les cheveux en chignon enrubannés dans un bandeau multicolore et les mains tachées d’encre, Whang Od martelle le bras d’un touriste israélien à l’aide d’un bout de bambou et d’un clou. Au-dessus de sa porte est accrochée une enseigne en anglais : « Tattoo Artist Whang Od » (Whang Od, artiste tatoueuse). Dans son village entouré d’immenses rizières, Whang Od est une femme respectée. Devenue veuve à 25 ans, elle a consacré plus de 60 ans de sa vie à l’art millénaire du tatouage Kalinga.

Buscalan, le village de Whang Od
Buscalan, le village de Whang Od
Dans cette communauté reculée des Philippines, cette forme de tatouage est plus qu’un simple ornement. Pour les femmes qui recouvrent leurs bras de motifs en forme de grains de riz ou encore de peau de serpent, le tatouage Kalinga représente la beauté et la féminité. Pour les hommes, il est synonyme de courage. "Si vous n’avez pas de tatouage, vous n’êtes pas un vrai guerrier. Ceux qui ont un aigle tatoué sur la poitrine ont décapité un ennemi Japonais durant la deuxième guerre mondiale. Avant de se faire tatouer, l’homme devait montrer la tête de son ennemi décapité. Nous faisions ensuite le tatouage en signe de victoire", explique-t-elle en ajoutant : "Durant l’occupation japonaise, nous ne craignions pas seulement les Japonais, mais également les soldats philippins qui prenaient notre nourriture sans rien nous donner en échange".

Whang Od en train de tatouer
Whang Od en train de tatouer
Tradition, transmission, modernité

Avec l’exode des jeunes de la communauté vers les centres urbains et la l’arrivée de la modernité dans le village, l’intérêt pour le tatouage Kalinga et le savoir-faire de Whang Od avait considérablement diminué. Mais la publication d’un reportage, sur cette dernière et sur cette tradition du tatouage Kalinga, dans le célèbre magazine National Geographic a rendu la vieille dame célèbre dans le monde entier.

Aujourd’hui, des touristes du monde entier arpentent les sentiers escarpés à travers les montagnes abruptes de la province du Kalinga jusqu'au village de Buscalan, afin de rencontrer Whang Od et d’avoir la chance se faire tatouer par la dernière artiste tatoueuse Kalinga.

Pour la villageoise, cet afflux d’étrangers représente un moyen d’élever son niveau de vie. Elle demande entre 500 et 2000 pesos philippins (entre 8 et 34 euros) par tatouage. « Je fais des tatouages parce que je suis pauvre. Avant je ne tatouais pas pour l’argent, mais les temps ont changé. Avant, nous faisions du troc. Maintenant, nous avons besoin d’argent. Grâce à mes tatouages, j’ai maintenant plus d’argent. Je peux m’acheter plus de cochons et de poules », explique Whang Od.

Whang Od preparant à manger chez elle
Whang Od preparant à manger chez elle
L’art du tatouage Kalinga risque cependant de s’éteindre d’ici quelques années car Whang Od n’a pas d’enfant et la tradition exige que ce savoir soit transmis de parents à descendants directs. La dame âgée, qui a, elle aussi, hérité son métier de son père, aimerait l’enseigner à la petite fille de sa sœur, sa seule parente jeune. Mais cette dernière a quitté le village pour étudier l’informatique.

Et Whang Od refuse de transmettre son savoir-faire à quelqu’un qui n’est pas de sa famille. « Un jour un reporter m’a fait réaliser que lorsque je mourrai, cette tradition mourra avec moi. C’est pour cela que je veux la transmettre à la petite fille de ma sœur ».

Accroupi sur une petite planche de bois, la manche de son t-shirt relevé, le touriste grimace de douleur alors que le mélange de charbon, de pommes de terre et d’eau lui transperce la peau. C’est Whang Od qui, comme la tradition l’exige, a décidé du motif du tatouage. « Je veux vivre plus de 100 ans et continuer à faire des tatouages. Je suis très reconnaissante à tous ces étrangers qui viennent me voir pour se faire tatouer. Ils donnent un sens à ma vie ».

Whang Od porte fièrement ses tatouages. Ses premiers tatouages étaient un python et une échelle
Whang Od porte fièrement ses tatouages. Ses premiers tatouages étaient un python et une échelle