Wonder : du noir et blanc à la couleur, en BD, l'émancipation d'une ouvrière qui fabriquait des piles

Wonder-Merveille a quitté les usines Wonder en grève, et est présentée à une communauté de soixante-huitards - l'une des planches réalisées par Elodie Durand, sur un scénario de François Begaudeau
Wonder-Merveille a quitté les usines Wonder en grève, et est présentée à une communauté de soixante-huitards - l'une des planches réalisées par Elodie Durand, sur un scénario de François Begaudeau
(c) Editions Delcourt

Les ouvrières sont rarement héroïnes de bandes dessinées. Une raison supplémentaire de se précipiter sur le bel album de Elodie Durand (dessins) et François Begaudeau (scénario), récit de la marche vers la liberté d'une jeune femme, Wonder, qui fabriquait des piles dans les usines... Wonder.

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Elle s'appelle Renée mais tout le monde finira par l'appeler Wonder, merveille en anglais. L'héroïne de la bande dessinée éponyme est une jeune ouvrière effacée, sage au travail comme dans sa vie privée, prise dans le tourbillon vital de la révolution de mai 1968 à Paris. A longueur de journée, dans les usines Wonder de Saint Ouen (au Nord de Paris), elle remplit des piles de cette matière noirâtre composée de zinc et de dioxyde manganèse qui colle à la peau - la "pile qui ne s'use que si l'on s'en sert" disait la pub. Le week end, elle danse avec un collègue, flirte sagement - la pilule autorisée un an plus tôt, est loin d'être utilisée, et l'avortement encore strictement interdit. "La France s'ennuie" écrivait l'éditorialiste du Monde Pierre Viansson-Ponté, la France du général De Gaulle, de l'avènement de la télévision, d'après la guerre d'Algérie.

Et voilà que l'Europe est à son tour balayée par la révolte estudiantine, dont le souffle vient d'Amérique du Nord. Mais en France, elle se double d'une grève générale - "rêve général" écrivait-on alors sur les murs, en ôtant le G.
 

Mai 1968, Wonder et la mémoire sélective

De cette explosion de revendications politiques, artistiques, sexuelles, sociales, l'histoire a retenu surtout les images d'étudiants tenant tête aux forces de l'ordre, de barricades et de réunions publiques non-stop dans la rue, les stades ou les universités. Celles des usines à l'arrêt ont été effacées de la mémoire, et encore plus celles des femmes. Alors quand resurgit une séquence, tournée par des étudiants en cinéma, le 11 juin 1968, après des semaines d'arrêt des chaînes de montage, sur le retour au travail des ouvrières des Usines Wonder de Saint Ouen, où elles composaient 78% des effectifs, le coeur s'emballe.
 
Celle qui ne voulait pas reprendre le travail en juin 1968 aux usines Wonder de Saint-Ouen (Banlieue nord de Paris) et qui ne fut jamais retrouvée
Celle qui ne voulait pas reprendre le travail en juin 1968 aux usines Wonder de Saint-Ouen (Banlieue nord de Paris) et qui ne fut jamais retrouvée
capture d'écran de "La reprise aux usines Wonder"
Dans ces rushs, un plan séquence de 10', une discussion se noue entre travailleurs et syndicalistes sur l'issue de la grève - un ronronnement jusqu'à un cri, celui d'une jeune femme brune, au chignon stricte. Elle hurle sa rage, son refus de reprendre ce travail dont sort "tout noir", effectué dans des conditions indignes, deux pauses de 10', quatre toilettes pour des centaines d'employés.

Face à elle, des syndicalistes gênés, un directeur du personnel sûr de lui, des ouvrières qui refusent, sauf une, de l'écouter. C'est un coup de poing que l'on prend en pleine figure, à la voir et l'écouter aujourd'hui encore. Une scène qui a inspiré un film "Reprise", documentaire de trois heures, tourné en 1996, à la recherche, vaine, de cette femme et de cette histoire-là. Scène initiatique qui a inspiré la BD Wonder, publiée en ce mois de septembre 2016, presque un demi siècle ans plus tard.
 

Les chemins de la liberté

Pourtant dans la Bande dessinée, les auteurs n'ont pas choisi l'inconnu de la Reprise comme personnage principal. Dans le scénario original de François Begaudeau, elle occupait pourtant la place de choix. Elodie Durand l'a alors à son tour recherchée, comme les auteurs de Reprise. Et comme eux, ne l'a pas retrouvée. Comme elle le dit délicatement (voir entretien plus bas) : "C'est une séquence extraordinaire. Mais je ne voulais pas que notre héroïne ressemble à celle réelle du film, parce que je ne l'ai pas retrouvée, et personne d'autre non plus d'ailleurs. Personne ne sait ce qui lui est arrivée, je ne voulais pas raconter de bêtises à son sujet, c'est pour cela que le personnage principal ne lui ressemble pas physiquement."

Renée-Wonder est donc blonde et pas brune, elle se cherche, rencontre sur le chemin des personnes plus ou moins bienveillantes à son égard parmi les étudiants rebelles, croise la silhouette au crâne chauve du philosophe Michel Foucault, une femme qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'afro-féministe radicale Angela Davis, rencontre l'amour, expérimente le partage, la liberté sexuelle, surmonte sa timidité, s'ouvre au monde et à l'espoir. A mesure qu'elle avance sur les chemins de l'émancipation, l'album explose en couleurs chaudes, en écho à celles qui inondaient les affiches de ce joli mois de mai 1968.

Renée Wonder ne reprendra son travail à la chaîne, l'incertitude vaut bien mieux qu'un emploi dans des ateliers insalubres d'où l'on ressort assommé. Wonder, un roman graphique à mettre entre toutes les mains.
 
Quand Wonder rencontre d'autres compagnons/compagnes de luttes tous azimuts, dont Angela, un clin d'oeil à la grande Angela Davis
Quand Wonder rencontre d'autres compagnons/compagnes de luttes tous azimuts, dont Angela, un clin d'oeil à la grande Angela Davis
(c) éditions Delcourt

Je me suis attachée à restituer le mouvement artistique et cinématographique de mai 1968 dans le dessin et les couleurs
Elodie Durand

Entretien avec Elodie Durand, co-auteure avec François Begaudeau, de "Wonder" (Editions Delcourt, 17 € 95)

Comment vous êtes vous retrouvée dans cette aventure de Wonder ?

Elodie Durand - Une éditrice de la maison Delcourt souhaitait travailler avec moi et m'ait soumis plusieurs textes, qui ne me convenaient pas, jusqu'à celui de François Begaudeau dont le sujet et le contexte me plaisaient, et je me suis lancée dans l'aventure.

Vous êtes née après les événements de mai 1968. Avez vous une histoire personnelle, familiale qui vous rattache à ce mouvement ?

Elodie Durand, <a href="http://elodiedurand.ultra-book.com/accueil" rel="nofollow">dessinatrice, graphiste, illustratrice</a>, réalise couvertures, bandes dessinées, livres pour enfants. Son travail a été couronné de plusieurs prix dont "Révélation" au festival de BD d'Angoulême en 2011.
Elodie Durand, dessinatrice, graphiste, illustratrice, réalise couvertures, bandes dessinées, livres pour enfants. Son travail a été couronné de plusieurs prix dont "Révélation" au festival de BD d'Angoulême en 2011.
DR

Elodie Durand - Dans ma famille, il y a des ouvriers, des ouvrières. Et c'est la génération de mes parents qui était en grève. Ils avaient 20 ans en 1968. J'ai fait des recherches avant de me lancer et je trouve que cette époque et ce qui s'y passait est finalement très actuel. C'est ce qui m'a donné envie de me lancer.

Pourquoi d'actualité ?

Elodie Durand - Parce qu'on retrouve aujourd'hui les mêmes revendications qu'il y avait alors. On le voit dans les affiches dessinées à l'époque et qui ont été réutilisées ou réadaptées aujourd'hui dans des manifestations. Même si c'est vrai que l'on parle peu de la condition ouvrière des femmes de l'époque dans notre album.

C'est l'histoire de l'émancipation d'une ouvrière…

Elodie Durand - C'est effectivement l'histoire d'une femme qui reste en retrait au début, qui ne parle pas beaucoup, et puis qui s'émancipe sur tous les plans. il faut rappeler que la pilule existait tout juste à l'époque (votée en France en 1967, ndlr) et l'avortement toujours interdit.

Comment vous êtes vous documentée ?

Elodie Durand - Essentiellement au travers de l’iconographie riche de l’époque, photographies, films, affiches, textes. J'ai cherché la femme du film des étudiants, qui crie devant les usines Wonder à Saint Ouen qu'elle ne veut pas reprendre le boulot. Cette séquence est extraordinaire. Je ne l'ai pas transposée, parce que je voulais inventer un personnage, et Wonder/Renée ne lui ressemble pas physiquement.  Mais on la retrouve quand même dans le personnage de Janine, la copine de Renée/Wonder. Je ne voulais pas que notre héroïne ressemble à celle réelle du film, parce que je ne l'ai pas retrouvée, et personne d'autre non plus d'ailleurs. Personne ne sait ce qui lui est arrivée, je ne voulais pas raconter de bêtises à son sujet, c'est pour cela que le personnage principal ne lui ressemble pas physiquement et que son amie s'efface dans l'album. C'est une fiction.

Parlez nous de votre travail sur la couleur…

Elodie Durand - Nous avons pensé à deux, avec François Begaudeau, cette arrivée progressive de la couleur. Avec d'abord le rouge, comme une évidence en écho à l'époque, jusqu'à ce que les couleurs envahissent tout, à mesure que le récit avançait. Je suis allée dédicacer le livre dans une librairie de Saint Ouen et c'était vraiment une belle rencontre avec les gens de la ville. On a parlé avec des anciens de Wonder.
Si je connaissais l'époque, qui n'est pas si loin de moi, je me souvenais du slogan qui accompagnait les piles qui ne s'usent que si l'on s'en sert. Et je connaissais le graphisme de l'époque. Mais là j'en ai découvert encore d'autres, le mouvement artistique et cinématographique de l'époque, que je me suis attachée à restituer, en particulier dans le dessin et les couleurs.

Des réminiscences aujourd'hui ?

Elodie Durand - Je pense franchement qu'aujourd'hui pas grand chose n'a changé… Même si dans le mouvement "nuit debout", il y a peu d'ouvriers.

Sur la bataille de l'occupation des Usines Wonder en 2016, à retrouver :

> A Paris, le squat Wonder fait le plein d'énergie

>
Du sang, du labeur, des larmes, de la sueur.
 
Editions Delcourt