Terriennes

"Seconde épouse", une histoire de polygamie en Côte-d'Ivoire

Yasmine Ajami en couverture de son livre <em>Seconde épouse</em>, paru chez Michalon.
Yasmine Ajami en couverture de son livre Seconde épouse, paru chez Michalon.
©Yasmine Ajami/Michalon

Jeune femme moderne et libérée, Yasmine Ajami accepte, par amour, la condition de seconde épouse. A la mort brutale de son mari, veuve bafouée et reniée, elle transforme sa descente aux enfers en un combat pour ses droits et ceux de sa fille.

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Une mère française catholique, moderne, sexy - une femme de caractère. Un père ivoirien d'origine libanaise qui la veut ambitieuse et autonome : "Tu ne dois jamais dépendre d'un homme, il faut savoir te débrouiller toute seule," lui serine-t-il.

Rien de prédestinait Yasmine Ajani, farouchement indépendante d'âme et d'éducation, à se retrouver dans la situation de seconde épouse. Elle l'admet aujourd'hui dans son livre : "Si c'était à refaire, malgré tout l'amour que je porte à Isat (son époux, ndlr), je ne recommencerais pas." 

Si c'était à refaire, je ne recommencerais pas.
Yasmine Ajami

Indépendante, émancipée

Yasmine joue au tennis, s'habille à l'occidentale. Éprise de liberté, elle quitte la Côte-d'Ivoire de son enfance pour faire ses études à Paris, New-York, Tokyo. Mais l'attachement au pays de son enfance est fort, et c'est à Abidjan qu'elle décide de s'installer pour travailler. Yasmine fait carrière, crée son entreprise et devient une référence dans le monde de la communication et du marketing en Afrique. Elle se marie, a un fils...

Et puis quelques années après son divorce, elle rencontre Isat (un pseudonyme, ndlr). Mais le riche homme d’affaires ivoiro-libanais est déjà marié, à l'issue d'une union arrangée, à sa cousine, une femme de culture musulmane traditionnelle - elle porte le tchador. Pas de divorce possible. Alors Yasmine, pourtant si attachée à son indépendance et aux valeurs occidentales, dit 'oui' à Isat - "Avec lui, par amour, je me suis montrée moins intransigeante. J'ai beaucoup accepté, et enduré l'impensable," écrit-elle dans son livre. Le mariage, pensait-elle, serait une façon de vivre son amour au grand jour, raconte-t-elle avec une certaine distance. 

Par amour, j'ai enduré l'impensable.
Yasmine Ajami

"Amoureuse, inconsciente"

Seconde épouse est son témoignage, un récit au présent, à la manière d'un journal de bord, qui dépeint de l'intérieur les pans cachés de la société ivoirienne. Le témoignage d'une jeune femme "amoureuse, inconsciente," prise dans l'engrenage de la polygamie, avec un époux dont elle dit aujourd'hui qu'il voulait satisfaire tout le monde et qu"il n'a pas su gérer ses deux foyers".

Elle s'explique dans la chronique Terriennes diffusée le 10 septembre 2016 sur notre antenne :
Seconde Epouse Chronique

De culture orientale, aussi, Yasmine ne juge pas la polygamie, mais elle insiste sur les précautions à prendre et sur les difficultés à gérer la situation. Pour protéger la femme, mais surtout pour les enfants : "Pour défendre leurs droits de filiation, mais aussi pour qu'ils puissent se construire une identité et porter le nom de leur père." 

► Lire notre article sur la légalisation de la polygamie au Kenya, dans Terriennes.

Quelques mois après la naissance de leur fille, en 2011, Isat meurt brutalement d’une crise cardiaque à 45 ans. Le calvaire commence. La première épouse n'a jamais accepté "l'étrangère" : "Prends une seconde épouse, lui disait-elle, mais pas elle, pas Yasmine". Dès lors, elle fera tout pour que cette jeune femme chrétienne, volontaire et ambitieuse, cette orientale aux vêtements et au mode de vie occidentaux, soit reniée sur le plan affectif et économique - et par voie de conséquence, sa petite fille Eva aussi.

Veuve bafouée

D'emblée, la famille de la première épouse ouvre les hostilités : à la morgue, déjà, Yasmine n'aura que 5 minutes pour voir son époux, et elle n’aura même pas le droit de le toucher.

Deux semaines plus tard, elle apprend qu'elle est divorcée - c'est un choc. En Côte-d'Ivoire, la polygamie est interdite depuis 1964. Le mutah, l'union de Yasmine et Isat devant le cheickh, ne sera donc que religieuse. Le mariage sera déclaré au Liban, où tout mariage religieux, chrétien ou musulman, vaut mariage civil. En France, le mariage n'est pas déclaré, mais l'enfant est reconnue au consulat par ses deux parents. 

Isa, Yasmine et Eva, en 2011.
Isa, Yasmine et Eva, en 2011.
©Yasmine Ajama

Certes, Yasmine et son amoureux, un jour de grande dispute, avaient fait une demande en divorce auprès du cheikh, mais celle-ci était restée sans suite. Yasmine fait intervenir des témoins de la vie commune, mais "peut-être  sous influence", dit-elle, le cheikh refuse de les entendre.

Du Liban, elle obtiendra des papiers certifiant qu'elle est toujours mariée. Mais en Côte-d'Ivoire, ils ne valent rien. Or pas de mariage, pas d'héritage. La fortune d'Isat est immense, et Yasmine, selon le Coran, aurait droit à 1/16e de ses biens.

Annulation de paternité

"Ma fille est reconnue par ses deux parents sur son acte de naissance," explique Yasmine. Et pourtant, avec l'annulation du mariage, le notaire acquis à la cause adverse s'emploie à annuler la paternité d'Isat. "C'est ce qui m'a fait le plus mal," explique-t-elle aujourd'hui.

Eva dans les bras de son père, Isat, en 2011.
Eva dans les bras de son père, Isat, en 2011.
©Yasmine Ajami
Aidée par des amis et une armada d'avocats ivoiriens et internationaux, elle parvient à obtenir du tribunal l'acte d'hérédité de sa fille. Comble de l'absurdité, la famille d'Isat, tout en niant la filiation de l'enfant en Côte-d'Ivoire, lance une procédure au Liban pour que la petite Eva aille vivre chez de lointains paternels. Yasmine a peur, s'entoure de gardes pour qu'on ne lui prenne pas sa fille.

S'ensuit un interminable combat judiciaires qui épuise les deux parties. Au coeur de ce harcèlement, toujours les intérêts économiques...

Pressions économiques

Yasmine est à la tête de Vitamines, une agence de communication qu'elle a fondée en 2003, bien avant la rencontre avec Isat, et qui emploie une quinzaine de personne. Depuis 2013, elle préside aussi l'Association des agences de communication de Côte d'Ivoire. 

©Abidjan.net

Dénigrement, ruptures de contrats, destruction d'espaces publicitaires... Yasmine a connu deux années difficiles après le décès de son époux. "Dans ce contexte, personne ne voulait plus s'engager avec moi. Heureusement que j'ai remonté la pente, car c'est ma société qui nourrit mes enfants. C'était ma stabilité, je n'ai jamais abandonné, j'ai continué à monter de nouveaux projets aussi pour m'évader. C'était ma force, aussi," raconte-t-elle. "On voulait me démolir, m'écraser, que je ne sois plus rien, que je demande pardon, que je me mette à genou", dit-elle. Avec le recul, elle s'étonne elle-même de sa détermination. "J'avais pris l'habitude d'être espionnée, suivie, sous pression. J'étais en permanence dans la réaction." 

Exorciser, rétablir la vérité, aider

Aujourd'hui, même si elle a perdu la plupart de ses procès, Yasmine n'abandonne ni l'espoir de faire reconnaître ses droits et ceux de sa fille, ni les procédures judiciaires.

En retraçant les événements dans Seconde épouse, Yasmine espère exorciser le cauchemar, se libérer de la pression qui la mine depuis plus de quatre ans. Elle espère aussi rétablir la vérité de son histoire face au dénigrement, face à sa fille. Elle espère enfin aider les autres femmes dans la même situation, toutes celles qui se résignent parce qu'elles n'ont pas les moyens, ou pas la force, de résister.

Son histoire est emblématique de toutes les situations de polygamie. Elle porte la voix de toutes les femmes qui n'ont pas les moyens de s'exprimer se défendre.
Quand elle sera reconstruite, elle pense monter une association pour aider, soulager, orienter les femmes qui se trouvent dans la même situation.