Terriennes

Zimbabwe : qui est Grace Mugabe, l'épouse du dictateur tombé en disgrâce ?

Grace Mugabe et son président de mari, Robert Mugabe, le 27 février 2016, lors d'un meeting à Harare (Zimbabwe).
Grace Mugabe et son président de mari, Robert Mugabe, le 27 février 2016, lors d'un meeting à Harare (Zimbabwe).
AP Photo/Tsvangirayi Mukwazhi

Son prénom a inspiré l'un de ses nombreux surnoms, "Disgraceful", la scandaleuse. Grace Mugabe, celle qui se voyait lionne à la place du "vieux lion" aux rênes du Zimbabwe, a la réputation d’une femme à l’ambition démesurée et aux réactions imprévisibles. Portrait.

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Détestée plutôt qu'adulée, ses frasques ont sans doute ajouté à la colère populaire qui, ce 22 novembre, a fini par pousser Robert Mugabe à la démission au Zimbabwe. Le dernier de ses abus remontait au début de ce mois de novembre 2017 : la Première dame du Zimbabwe fait jeter en prison quatre jeunes pour avoir, formule officielle, "sapé l’autorité du président Robert Mugabe". Leur crime ?  Avoir chanté ce "doux" refrain : "Nous détestons ce que vous faites," lors d’un rassemblement politique qui se tenait dans un stade, à Bulawayo dans l’ouest du pays, au moment où Grace Mugabe s’adressait à la foule, aux côtés de son dictateur de mari. Jugés quelques jours après leur interpellation, les quatre accusés, âgés de 24 à 33 ans, et membres du parti au pouvoir de la Zanu-PF alors en pleine tempête interne, ont été finalement relaxés, contre une caution de 50 dollars chacun.

Mais l’incident a mis le président hors de lui. Après l’intervention de son épouse, Robert Mugabe prend la parole et accuse son vice-président Emmerson Mnangagwa d’être à l’origine de ces huées. L’occasion idéale, donc, pour démettre le vice-président de ses fonctions, après plusieurs semaines de bras de fer entre la Première dame et le numéro 2 du pays sur la question de la succession en devenir du chef de l'Etat.

Une "petite" affaire somme toute, mais qui en dit long sur la puissance de feu que détenait Grace Mugabe. A 52 ans, elle comptait bien succéder un jour à son époux. Espoirs semble-t-il fortement compromis au regard des événements.

►​ Lire aussi : notre dossier sur la succession de Robert Mugabe.

Rêve de succession

Le site Beninwebtv.com nous indique que ce rêve de succession, Mme Mugabe l’a officiellement rendu public il y a dix jours. "Je dis à M. Mugabe : vous devriez me laisser prendre votre place", lance-t-elle devant des milliers de personnes dans un stade de Harare, en poursuivant, "N’ayez pas peur. Si vous voulez me donner votre poste, donnez-le-moi librement".
 
Le temps est venu de montrer au monde de quel bois je me chauffe !
Grace Mugabe, le 15 aout 2014 à Mazowe
La ligue des femmes du pays, dirigée par Grace Mugabe, a, de son côté, depuis quelques mois, entamé une campagne pour amender la Constitution afin qu’une femme soit nommée vice-présidente, dès le mois de décembre prochain lors du Congrès du parti au pouvoir. Déjà en août 2014, lors de la cérémonie couronnant sa nomination à la tête de la ligue, devant 3 000 chefs de district de la Zanu-PF réunis dans sa ferme de Mazowe, elle avait expliqué que "le temps était venu pour (elle) de montrer au monde de quel bois (elle se) chauffe". "Je n’aurais jamais pu rêver qu’un jour je ferai partie de la vie politique de mon pays. Aujourd’hui, vous êtes tous venus me solliciter, et je suis prête à entrer dans l’arène."
 
{ La ligue jeunesse du Zanu-PF approuve la candidature de Grace Mugabe à la vice-présidence lors du Congrès extraordinaire de décembre. Le secrétaire général de la ligue Kudzanai Chipanga estime que le Dr. Grace Mugabe est la bonne candidate car sa loyauté au Président Mugabe est indéniable.}

Dans le sillage de cette annonce, le parti au pouvoir a, depuis, subi une sévère purge au niveau de ses principaux chefs, dont la première victime n’est autre que le vice-président Mnangagwa, cité plus haut. Ces dirigeants, tous anciens compagnons de lutte de Mugabe, n’ont pas digéré ce renversement de situation en faveur « d’une femme sortie de nulle part et qui, dans l’ombre commanditait la purge », comme le cite Beninwebtv.com.

Impunité totale

Devenue au fil des ans, un personnage clé de la vie politique zimbabwéenne, Grace Mugabe semble bénéficier d’une impunité à toute épreuve. Pourtant, elle s’est illustrée plus d’une fois.

Exemple cet été 2017, en Afrique du sud, sa terre natale. Pays qu’elle a dû quitter en catimini, en compagnie de son mari, de passage pour un sommet régional – dont il a d’ailleurs manqué la dernière journée. Elle a pu ainsi échapper in extremis à la justice sud-africaine, alors qu’elle est poursuivie pour coups et blessures suite à une plainte déposée par une top modèle de 20 ans, Gabriella Engels. Le scandale éclate en pleine crise diplomatique entre les deux voisins d’Afrique australe. Finalement, Pretoria accorde à Grace Mugabe l’immunité diplomatique. "Un tour de passe-passe qui provoque, depuis, une controverse dans les deux pays", comme le précise jeuneafrique.com
 
Les faits remontent au 13 août 2017. Dans un hôtel d’un quartier huppé de Johannesburg, l’épouse de Robert Mugabe aurait frappé au visage la jeune femme, à l’aide d’une prise de rallonge électrique. A l’origine de la dispute, une soi-disant relation entretenue entre la jeune femme et l’un des fils Mugabe, ce qui visiblement n’est pas au gout de la mère. Le visage entaillé, la jeune femme, qui nie tout contact avec les fils Mugabe, décide de porter plainte.

Au Zimbabwe, l’affaire fait grand bruit. Le Mouvement pour le changement démocratique, principal parti d’opposition, réclame justice, qualifiant Grace Mugabe, de "voleuse" et de "femme violente".
 
Aux urgences, victime de la première dame zimbabwéenne se fait soigner pendant que la ministre des Affaires étrangères sud-africaine se plaint d'un «migraine diplomatique.
Aux urgences, victime de la première dame zimbabwéenne se fait soigner pendant que la ministre des Affaires étrangères sud-africaine se plaint d'un «migraine diplomatique.
Zapiro.com/«Daily Maverick», via «Courrier international»
Violente, Mme Mugabe ? En tout cas, peu amicale avec tout ce qui ressemble à un journaliste, comme elle l’a démontré à plusieurs reprises par le passé. Que ce soit en 2009 à Hong Kong où elle agresse un photoreporter en train de la mitrailler devant son hôtel, en encore en 2014 à Singapour, où elle repousse avec fougue des photographes qui voulaient obtenir un cliché de son époux, alors en examen médical dans un hôpital de la ville.
 
"Sur Facebook, elle est d’ailleurs très régulièrement vilipendée, on la dit «pire» que son mari, tout de même assez desservi par son grand âge. Et elle déteste cordialement la presse," peut-on lire dans un article du Temps.

Diamants sales et doctorat

Autre scandaleuse médaille à son palmarès, l’affaire « des diamants sales » révélée en 2010 par Wikileaks qui publie une note diplomatique américaine l’accusant d’avoir gagné plusieurs millions de dollars grâce à la vente illégale de diamants extraits de la mine de Marange, dans l’est du Zimbabwe - tout comme d’ailleurs une bonne partie de l’élite du pays.
 
En septembre 2014, le pays apprend par la presse que sa Première Dame vient d’obtenir une thèse en doctorat, portant sur les bouleversements sociaux et leur impact sur la structure familiale. Elle fait partie des 3274 étudiants à qui son mari remet leurs diplômes, en sa qualité de chancelier de l’université de Harare.
"La nouvelle de cet exploit a d’autant plus surpris que Grace Mugabe n’avait pas témoigné jusqu'ici de dispositions académiques particulières. (…) Elle aurait obtenu son doctorat en un temps record", nous dit le correspondant de RFI, qui ajoute "Pour nombre observateurs, ce doctorat s’inscrit dans le «plan com'» du camp Mugabe qui s’emploie à préparer les esprits pour la candidature de la première dame à la succession".

La presse officielle participe allègrement à ce "plan com'", comme l'illustre ce portrait de TheZimbabweNewsLive, à la gloire de la première dame à l’occasion de ses 50 ans, au titre  sans équivoque : "Amazing Grace". On la voit notamment encensée par des amies d'enfance, ou bien auprès de jeunes orphelins. Elle y parle, entre autres, du sort des mères qui abandonnent leur enfant, et explique qu’elles le font parce que "habitées par l’esprit du diable".
 
Née en Afrique du Sud de parents zimbabwéens, la future première dame a 20 ans lorsqu’elle devient secrétaire à la présidence, à Harare. Le président en fait sa maitresse, alors que sa première femme est toujours en vie (elle meurt de maladie en 1992). Ils ont deux enfants, Bona et Robert Peter Jr, se marient en 1996, puis ont un deuxième fils, Bellarmine Chatunga.

Les deux garçons sont eux aussi très connus dans le pays. Depuis quelques mois, leurs frasques s’étalent dans les pages des gazettes, ce dont ils semblent peu s’émouvoir au vu de leurs posts sur les réseaux sociaux. Exemple sur la page facebook du cadet, Ballermine, en mai 2016, il publie cette photo avec ses parents, avec comme légende cette devise : « Mes parents m’ont appris beaucoup dans la vie. Sois fort. Sois toi-même. Sois audacieux. Ne laisse pas l’opinion des autres te définir ».
 

"Gucci Grace" , "Fist lady", "Disgrace"

Les adversaires de Grace Mugabe l’accusent d’avoir profité de sa position privilégiée pour se constituer une belle fortune, en achetant pour une bouchée de pain de nombreuses résidences, propriétés et entreprises. Elle possèderait en son nom douze fermes dont la vaste "Iron Mask farm" (Ferme Masque de fer) à Mazowe où elle a fait construire une école moderne et un orphelinat.

Frappée par les sanctions imposées par les gouvernements occidentaux, Grace Mugabe, tout comme son époux, ne peut plus aujourd’hui mettre le pied en Europe ni aux Etats-Unis. Elle aurait, selon Sky News, trouvé refuge en Namibie.
 
 
120 000 dollars (environ 93 500 euros) en emplettes lors d’une de ses virées dans les boutiques de luxe à Paris
RFI
Qu’on l’appelle "Gucci Grace", pour son gout de la mode, comme sur ce post Facebook lors de la fashion week de New York, "First shopper" (première acheteuse), surnom donné à la suite de ses emplettes parisiennes estimées à 93 500 euros, ou bien "Fist lady", pour sa faculté à donner des coups de poing, ou encore "Disgrâce", pour la corruption qu’elle incarne en s’achetant Rolls Royce et propriétés à l’étranger alors que son peuple vit dans la misère, Grace Mugabe a déjà écrit sa légende.  

Il y a trois ans, Vince Musewe, un commentateur politique du Zimbabwe interrogé par le quotidien britannique The Guardian disait d'elle, "Elle est intouchable. Mais au moment où il (Robert Mugabe) meurt, la seconde d'après elle sera finie".

Aujourd’hui, le Vieux lion n’est pas mort, mais déchu, et sa lionne aussi.