Accusation de Giorgia Meloni contre la France : le franc CFA à l'origine des migrations ?

La brouille diplomatique entre Paris et Rome à propos de l'Ocean Viking fait ressurgir une vidéo de 2019 de l’actuelle Première ministre italienne d'extrême droite. Dans celle-ci, Giorgia Meloni accuse l’État français et la "monnaie coloniale" du franc CFA d’être à l'origine des migrations venant d'Afrique subsaharienne. Décryptage. 

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Giorgia Meloni - France CFA
Giorgia Meloni, l'actuelle Première ministre italienne, montre un billet de franc CFA à la télévision italienne en 2019, et accuse la France d'être à l'origine des migrations en Europe.
© Capture d'écran
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La séquence remonte à 2019, mais la vidéo enflamme à nouveau les réseaux sociaux depuis le 20 novembre 2022. On y voit Giorgia Meloni, l’actuelle Première ministre italienne d’extrême-droite, montrer un billet de Franc CFA, monnaie héritée de la colonisation française et commune à quatorze pays africains répartis sur deux zones, Afrique de l'ouest et Afrique centrale. Elle accuse l’État français, à travers cette monnaie, d’être à l'origine de l'appauvrissement des populations en Afrique subsaharienne et donc de leur exil vers l'Europe.

C'est ce qu'on appelle le franc CFA. C'est la monnaie coloniale que la France imprime pour 14 nations africaines, à laquelle elle applique le seigneuriage et en vertu de laquelle elle exploite les ressources de ces nations", déclare Giorgia Meloni, à l'époque déjà à la tête du parti d'extrême-droite italien Fratelli d'Italia.

"Il faut libérer l’Afrique de certains Européens qui impriment la monnaie pour quatorze nations africaines ‘souveraines”, ajoute-t-elle. Une rhétorique souvent reprise par l’extrême droite italienne. Déjà, Luigi Di Maio, en la personne du vice-Premier ministre italien, accusait le franc CFA d’être à l’origine de l’immigration en Europe.

Les personnes qui se déplacent en Afrique subsaharienne, restent pour la majorité, sur le continent.Foly Ananou, économiste du think tank de l’Afrique des Idées.

Les personnes qui se déplacent en Afrique subsaharienne, restent pour la majorité, sur le continent”, rappelle l'analyste économique Foly Ananou du think tank de l’Afrique des Idées. Selon un rapport des Nations Unies, en 2019, la migration internationale concerne 272 millions de personnes et seulement 8,7% d’Africains. Parmi eux, 70% restent sur le continent africain. Quand bien même, ce mouvement migratoire vers l’Europe peut-il être lié à la monnaie elle-même ? Cela reste à prouver. 

À (re)voir : Le franc CFA est-il une cause de l'émigration de certains Africains ?

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Le franc CFA, facteur d’implantation d'entreprises françaises ?

Selon l’argumentaire de Giorgia Meloni, l’émigration s'explique par l'implantation d'entreprises françaises pillant les ressources de l'Afrique, poussant des gens à partir. 

Il est vrai que le franc CFA constitue une opportunité pour l'implantation de ces entreprises. Le franc CFA s’aligne sur l’euro, c’est sa spécificité. Si l’euro se déprécie, le franc CFA aussi et inversement. Une entreprise française qui voudrait s’implanter en Afrique va jongler entre des euros et des francs CFA pour gérer ses finances. Si le taux de change entre les deux monnaies ne bouge pas, cela constitue une opportunité évidente pour les entreprises françaises. “Comme le taux de change ne varie pas, il n’y a pas de risques de change à supporter”, souligne Foly Ananou. 

Mais pour autant, la présence d'entreprises étrangères qui exploitent les ressources naturelles peut être une opportunité, observe cet économiste. Pour Foly Ananou, tout se joue au niveau des États. Par exemple, “les pays du Golfe, comme le Qatar, ont réussi à redistribuer ces richesses à leurs populations. Le point manquant de ces pays africains, c’est la capacité des États à tirer profit de l'implantation de ces entreprises”, analyse-t-il. Or, au moment de l’établissement des contrats, “il y a quand même un manque de gouvernance économiques des États africains eux-mêmes.”  

D’autre part, le franc CFA était à l'époque aligné au franc français. Seules les entreprises françaises pouvaient tirer profit de cet alignement. Aujourd’hui, tous les pays de l’Union Européenne dont la monnaie est l’euro peuvent investir sans risque de change dans ces pays concernés, y compris les entreprises italiennes. Le franc CFA n’est donc plus ce qu’il était à ses débuts.

À (re)voir : Cameroun : rejet grandissant du franc CFA

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Une monnaie forte, mais qui ne profite pas assez aux populations

L'argument défendu par la France est celui de la stabilité de cette monnaie. Selon le site de France Diplomatie, elle aurait permis de maintenir une croissance de +0,3% en 2020, en pleine pandémie de Covid-19, dans les pays de la Zone franc contre -1,7% de récession en Afrique subsaharienne (FMI, octobre 2021). 

La parité euro-franc CFA grève la compétitivité des économies africaines, ce qui fait que nos exportations sont très faibles.Kako Nubukpo, économiste, co-auteur du livre "Sortir l'Afrique de la servitude monétaire : à qui profite le franc CFA"

Mais cela ne veut pas dire que le franc CFA profite aux populations elles-mêmes. Co-auteur du livre "Sortir l'Afrique de la servitude monétaire : à qui profite le franc CFA", éditions La Dispute paru en 2016, l'économiste togolais Kako Nubukpo se montre particulièrement critique lors d'un entretien dans le Journal Afrique de TV5MONDE. "Cela grève la compétitivité des économies africaines, ce qui fait que nos exportations sont très faibles", souligne l'économiste. Parmi les autres désavantages de cette monnaie, il cite les difficultés dans la Zone franc à emprunter, face à des taux d'intérêt à deux chiffres, la faiblesse des échanges intra communautaires entre États de la Zone franc (autour de 15%) et enfin l'absence d'objectif de croissance dans les missions des Banques centrales. Or à travers tout cela se joue notamment l'autonomie de ces pays.

Pas d’impôt français sur le franc CFA, mais des réserves africaines dans le Trésor français jusqu’en 2019

À l'origine, après la Seconde Guerre Mondiale, le franc CFA nouvellement créé voulait dire “franc des Colonies Françaises d’Afrique”. Aujourd’hui, il signifie "Communauté financière d'Afrique." Il n’y a jamais eu de taxe ou d’impôt sur la monnaie qui bénéficierait à la France. La Présidente du Conseil italien Giorgia Meloni parle elle de “seigneuriage” et de “monnaie coloniale”, car les États africains devaient conserver 50% de leurs réserves de change des coffres de la Banque de France : c'est ce que l'on appelle le compte de garantie.

Le compte de garantie était comme une opération pour s’assurer que ces États ne feraient pas autre chose avec leurs devises. Foly Ananou, économiste du think tank de l’Afrique des Idées

Cette contrainte a longtemps fait débat. “Le compte de garantie était comme une opération pour s’assurer que ces États ne feraient pas autre chose avec leurs devises”, argumente Foly Ananou. Ces devises ne pouvaient pas être investies dans l’économie. 

Mais depuis 2019, ces comptes de garantie n’existent plus en Afrique de l'Ouest. Cette obligation a été abrogée pour les huit pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) à la suite d'une réforme annoncée par Alassane Ouattara, président de la Côte d'Ivoire et Emmanuel Macron, président français. Désormais la France n’est plus présente dans les instances de gouvernance de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). 

À (re)lire : Afrique : faut-il abandonner le Franc CFA ?

Néanmoins la France continue d'imprimer le franc CFA. Les banques centrales africaines émettent les ordres d’impression de billets et pièces dans le cadre d’un contrat passé avec la Banque de France. Selon l’économiste Foly Ananou, la critique apportée à l'ingérence des pays européens en Afrique, “relève plutôt du caractère géopolitique, que de la monnaie elle-même.”