Afrique de l'Est la désinformation anti-LGBTQIA+ explose en ligne

Les lois anti-LGBTQIA+ récemment adoptées au Kenya et en Ouganda ont déclenché une vague sans précédent de désinformation en ligne. Un phénomène qui, selon des experts, vient alimenter un discours homophobe, relayé sans précaution par certains dirigeants politiques, au risque de mettre des vies en danger.

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LGBT AF DE L'EST

Les personnes LBGT+ sont encore largement discriminées sur le continent africain. L'Ouganda notamment vient de promulguer une loi criminalisant les relations entre personnes du même sexe.

AP
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Les réseaux sociaux en Afrique de l'Est regorgent de fausses affirmations sur le sujet : l'une a notamment prétendu que le président du Kenya avait appelé au meurtre d'homosexuels, une autre que les États-Unis ont ordonné à l'Ouganda de légaliser l'homosexualité...

"Les hommes politiques (au Kenya et en Ouganda) ont puisé dans l'homophobie populiste pour rester importants aux yeux des masses", estime Patrick Gathara, politologue et journaliste basé à Nairobi. Sur un continent où l'homosexualité reste très largement un tabou, "une position anti-LGBTQIA+ permet d'être accepté par les électeurs", souligne-t-il.

En Afrique de l'Est, des sondages ont montré qu'un grand nombre de gens considèrent que le mode de vie des personnes LGBTQIA+ menace les valeurs traditionnelles.

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Lundi 29 mai, le président ougandais Yoweri Museveni a promulgué une loi, baptisée "loi anti-homosexualité 2023", considérée comme l'une des plus répressives au monde. Le texte prévoit de lourdes peines pour les personnes ayant des relations homosexuelles et faisant la "promotion" de l'homosexualité. Un crime "d'homosexualité aggravée" est passible de mort, une peine qui n'est toutefois plus appliquée depuis des années en Ouganda.

Les relations homosexuelles sont également considérées comme un crime en vertu de la législation de l'époque coloniale au Kenya voisin, dont le président William Ruto a récemment déclaré que l'homosexualité était une importation occidentale incompatible avec les "coutumes, traditions, christianisme et islam" de sa nation.

Les condamnations y demeurent toutefois rares et malgré la pénalisation, les groupes de défense des droits des homosexuels sont autorisés à opérer au Kenya, contrairement aux pays voisins, comme la Somalie.

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Une proposition de loi visant à criminaliser le fait d'être homosexuel est actuellement devant le parlement kényan, et certaines fausses affirmations en ligne assurent que le projet de loi a déjà été approuvé.

"Mensonges permanents"

Le meurtre en janvier 2023 d'Edwin Chiloba, un militant LGBTQIA+ kényan , a déclenché un tollé national et international. Si la piste d'un crime passionnel est privilégiée (un amant présumé est accusé du meurtre), cette affaire a mis en lumière la montée de l'homophobie dans la région.

La désinformation est venue alimenter le flot de commentaires homophobes suscités par cette affaire. En ligne, certaines personnes ont affirmé que le président Ruto lui-même avait appelé au meurtre des homosexuels, diffusant un visuel dessiné de manière à ressembler au site internet kenyans.co.ke, qui a formellement démenti en être à l'origine.

"Nous n'avons pas publié de visuel appelant au meurtre d'homosexuels, cette information est fausse", a déclaré kenyans.co.ke à l'AFP.

En février, une décision de la Cour suprême du Kenya a également nourri le discours anti-LGBTQIA+. La plus haute juridiction du pays a statué que la Commission nationale des droits humains des gays et des lesbiennes, une association, devait être autorisée à s'enregistrer en tant qu'ONG - une décision qui a exaspéré les conservateurs.

Dans une rare convergence, le président Ruto et son rival Raila Odinga ont tous deux critiqué cette décision, arguant que le Kenya était une nation religieuse et que le tribunal avait outrepassé ses prérogatives.

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Une vidéo est ensuite apparue sur les réseaux sociaux au Kenya et en Ouganda, prétendant montrer le président américain Joe Biden en train de dénigrer les homosexuels. Une enquête menée par le service de vérification de l'AFP a démontré que ce clip était en réalité un "deep fake".

Une autre théorie a fait surface après l'annonce de la Cour suprême, accusant les personnes LGBTQIA+ d'être à l'origine des difficultés économiques du Kenya.

Les dirigeants politiques et religieux "se sont servis de la désinformation pour déformer la réalité et cela met la vie des personnes LGBTQIA+ en danger", estime Kevin Mwachiro, un militant gay kényan pour les droits LGBTQIA+. "Les mensonges permanents font que les personnes homosexuelles sont incomprises. Elles ont besoin d'être soutenues, pas persécutées", dit-il.

Politiques de l'homophobie

La communauté LGBTQIA+ souffre également d'un manque de protection juridique essentielle en Ouganda.

Face au tollé international suscité par une première version de la "loi anti-homosexualité" votée en mars, le texte a été légèrement amendé, notamment pour préciser que le fait d'être homosexuel n'était pas un crime mais que seules les relations entre personnes de même sexe l'étaient.

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Mais là encore, la désinformation a sévi. Une vidéo virale a prétendu montrer un porte-parole de la Maison Blanche menaçant de retirer l'aide américaine si l'Ouganda ne légalisait pas l'homosexualité.

En réalité, ce clip – qui a suscité des milliers de partages sur des plateformes comme TikTok et Facebook – datait de 2014, quand Washington avait brièvement interrompu son aide financière en représailles à un précédent projet de loi anti-LGBTQIA+ de l'Ouganda.

Dans ce contexte, les experts jugent peu probable que les discours homophobes s'atténuent sur le continent.