Afrique

Afrique du Sud : qui sont les Khoïsan, qui demandent plus de reconnaissance ?

Photo d'illustration : des Khoïsans chantent et dansent pour fêter l'attribution à la ville de Cape Town d'un nom alternatif, en langue khoïsan, signifiant "<em>le lieu où les nuages se rencontrent</em>".
Photo d'illustration : des Khoïsans chantent et dansent pour fêter l'attribution à la ville de Cape Town d'un nom alternatif, en langue khoïsan, signifiant "le lieu où les nuages se rencontrent".
© AP - Schalk van Zuydam

Installés depuis 2017 face aux Union Buildings à Pretoria, où se trouvent les bureaux du président sud-africain Cyril Ramaphosa, des membres de la communauté demandent, entre autres, la restitution de leurs terres aux Khoïsans.  Qui sont-ils ? Que revendiquent-ils ? Explications.
 

L’autoproclamé "roi Khoïsan" a été arrêté le 12 janvier dernier pour avoir planté du dagga (cannabis) dans le potager de son campement faisant face aux Union Buildings, siège du gouvernement Ramaphosa à Pretoria.
Il occupe les lieux depuis 2017.
La consommation de cannabis à titre personnel étant légal en Afrique du Sud depuis 2018, il a été libéré dès le lendemain. Son arrestation a toutefois remis sous le feu des projecteurs le peuple Khoïsan qui demande au gouvernement la restitution des terres dont ils avaient été dépossédés avant et durant l’apartheid, par les Bantous puis les colons britanniques et néerlandais.
 

Un campement et des revendications

Un groupe de Khoïsan est installé au pied de la statue de Nelson Mandela qui fait face au siège du gouvernement du président Cyril Ramaphosa.
Ils y manifestent depuis plus de trois ans, demandant à ce que les Khoïsan soient déclarés ‘premiers habitants’ d’Afrique du Sud et par conséquent que leurs terres leur soient restituées, la reconnaissance de leur langue en tant que langue officielle et que les termes ‘personne de couleur’ ne soient plus employés dans les documents officiels.
 

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Pour faire entendre leurs demandes, le "roi Khoïsan" et quelques fidèles ont marché 1200 kilomètres depuis le sud du pays et la ville de Port Elisabeth pour rallier la capitale en 2017.
Le roi jura que le groupe ne quitterait pas les lieux tant que le gouvernement ne répondait pas à leurs demandes. Le groupe vient de fêter un troisième Noël dans la capitale politique, à l’ombre de la statue de Nelson Mandela.
 

Un terne arc-en-ciel

Les peuples autochtones sud-africains réclament une plus grande reconnaissance de leurs droits depuis plusieurs années. Le roi Kidi Kai Sameb Kai//nuib Saffier est le président de la première nation Baxhidixhoi, l’un des peuples Khoïsan.
D’après lui, la situation des peuples autochtones sud-africains est inquiétante. "Nous avons des problèmes de chômage, d’addiction aux drogues et de systèmes familiaux dysfonctionnels, décrit-il, de plus, en tant que peuple métisse, nous avons énormément de mal à être reconnus".
Les tribus Baxhidixhoi, qui sont en effet issus du métissage entre colons et autochtones, font aujourd’hui partie de la branche Korana Griqua de la royauté Khoïsan.

Un métissage problématique dans la ‘nation arc-en-ciel’ ?
Aujourd’hui, peu de personnes peuvent se dire complètement "Khoïsan", comme l’explique Patricia Huon, correspondante pour TV5MONDE en Afrique du Sud.
"En Afrique du Sud, poursuit-elle, une partie de la population khoïsan a été exterminée et le pays est très métis". De fait, aujourd’hui, les Khoïsans ne représente qu’une infime proportion des 9 % de personnes "de couleur" qui vivent dans le pays de plus de 60 millions d’habitants. Les 91% restants sont dits "Africains" (80%); "Blancs" (environ 8%) ou "Asiatiques" (autour de 2%) d’après le recensement de 2011. On estime le nombre de Khoïsan à 100 000, répartis entre la Namibie, le Botswana et l’Afrique du Sud. 

L’herbe est plus verte au nord

Le roi Saffier espère que l’Afrique du Sud s’inspirera de la Namibie dans sa gestion des populations Khoïsan.
"En Afrique du Sud, nos nations ne sont que très rarement reconnues par le gouvernement et au Botswana, les Khoïsans sont marginalisés par le gouvernement, s’indigne-t-il, alors qu’en Namibie, on observe un plus grand pouvoir et une plus grande unité culturelle". Patricia Huon confirme : " En Namibie les Khoïsans vivent selon leur mode de vie ancestral ".  
L’association Survival International a publié un rapport accablant en 2006 sur la situation des Khoïsans au Botswana. Ces derniers étaient régulièrement chassés de leurs terres pour permettre l’exploitation de gisements de diamants.

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"Les Bushmen ne sont pas éternels". Tel est le titre donné à son rapport par Survival International. Sans une plus grande protection de la part du gouvernement sud-africain, le roi Saffier craint que la culture Baxhidixhoi, et a fortiori la culture Khoïsan, ne disparaisse peu à peu.
"Si les Baxhidixhoi commencent à se dire ‘Khoïsan’ et sont assimilés dans d’autres tribus, perdront-ils leur identité authentique ?", s’interroge-t-il.
Afin de préserver leurs cultures, un dictionnaire recensant différentes langues Khoïsan est en cours d’écriture. Des professeurs doivent aussi être formés à l’enseignement de ces langues. Certaines d’entre elles comptent moins de dix locuteurs. D’autres, plusieurs centaines seulement. Un avenir incertain pour la culture des premiers habitants de la région, qui y vivent depuis presque 50 000 ans.  

Les derniers des premiers Hommes

Ils étaient là avant tout le monde. Le mot "khoïsan" désigne les peuples "Khoïkhoï", traditionnellement des éleveurs, et les "San", des chasseurs-cueilleurs. Les San, longtemps appelés de "bushmen" et connus pour leur langue à clics, sont les plus anciens habitants de la Terre.
Une équipe de chercheurs a trouvé en 2009, après 10 ans de recherches, qu'ils avaient une diversité génétique plus importante que les autres populations africaines. Ceci indiquerait qu’ils sont la plus ancienne population d’Afrique et donc, du monde. Une étude publiée en 2012 et basée sur des fouilles archéologiques confirme ces trouvailles.
Les objets utilisés par les San aujourd’hui sont similaires à ceux utilisés par les premiers habitants d’Afrique, il y a 44 000 ans.
 
Une grande diversité génétique et une riche histoire mais aussi une grande complexité culturelle.
Le terme "khoïsan" a été inventé en 1928 par l’anthropologue allemand Leonard Schultze, issu du même courant de pensée qu’Eugen Fischer, dont les travaux inspirèrent Adolf Hitler dans la rédaction des lois de Nuremberg.
Selon la chercheuse Sharon Gabie, le terme désigne, dans son usage quotidien, cinq groupes ethniques distincts (Khoï du Cap, Nama, San, Griqua et Korana) qui eux-mêmes comportent une multitude de tribus et de peuples. Éric Bouvron, metteur en scène ayant passé plusieurs mois au sein d’une tribu San, insiste sur la grande diversité culturelle de ces peuples : "parfois, même entre clans, ils ne se comprennent pas".

De ses trois séjours de quelques mois dans une tribu San, Éric Bouvron a tiré un spectacle : "Bushman".
Quand il évoque ses séjours du début des années 2000, il est à la fois "joyeux et triste". "Joyeux", parce qu’il garde de nombreux souvenirs des San et "triste", car "c’est un peuple qui s’efface au fur et à mesure". "Ils ont une richesse culturelle incroyable", selon le metteur en scène d'origine franco-grec qui a grandi en Afrique du Sud, "depuis des milliers d’années, ils vivent en immersion complète avec la nature".
En plein cœur du désert du Kalahari, il était revenu leur montrer son spectacle qui avait fait beaucoup rire la tribu. "J’ai même découvert qu’ils m’imitaient en train de les imiter", se remémore-t-il.

La réforme agraire : un dossier politique brûlant

S’ils sont aujourd’hui cantonnés à des réserves et pour beaucoup au désert du Kalahari, les Khoïsan vivaient autrefois ailleurs. Avant la colonisation, les incursions de guerriers Bantous les avaient forcés à se déplacer. Durant la colonisation, la situation empire. Les Nama, peuple Khoïsan, sont massacrés par les Allemands en Namibie durant le premier génocide du 20e siècle.
Les terres Khoïsan sont saisies par les colons et les populations tuées ou forcées de partir.
 
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Élu en 2018, Cyril Ramaphosa a promis d’accélérer le processus de redistribution des terres entamé à la fin de l’apartheid.
"Sans redistribution de la terre, nous ne construirons pas une Afrique du Sud unie", disait-il durant sa campagne. Avant le régime de l’apartheid, officiellement introduit en 1948, le Native Land Act de 1913 réservait 7% du territoire foncier aux populations noires.
Il leur interdisait aussi d’acquérir des terres en dehors des territoires réservés aux noirs.
Le président sud-africain souhaite "corriger cette injustice historique" et rendre aux fermiers noirs, chassés de chez eux, les terres qui leur appartenaient avant 1913. Toutefois, le sujet divise. Les fermiers blancs devraient-ils être expropriés ? Devraient-ils être compensés financièrement ? Pour le "roi Khoïsan", aucun doute : il demande le retour sans compensation de ses terres au peuple khoïsan.

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Un problème demeure toutefois. En tant que première nation d’Afrique du Sud, les Khoïsan souhaitent que les terres desquelles ils avaient été chassés avant 1913 leur soient rendues. Le gouvernement souhaite pour le moment remonter jusqu’à 1913, seulement.
Les Khoïsan aimeraient aussi que le gouvernement leur rende leurs terres, même si celles-ci appartiennent aujourd’hui à des fermiers noirs. Faudrait-il encore que la redistribution s’accélère. Presque trente ans après l’abolition du régime d’apartheid près de 75% des terres agricoles appartiennent encore aux blancs, qui représentent seulement 8% de la population. "Le combat continue", conclut le roi Saffier.