Afrique

Algérie : deux ans après sa naissance, le Hirak bute sur l'appareil répressif

La première manifestation du mouvement pro-démocratique Hirak en Algérie a eu lieu il y a deux ans à Kherrata, à 300 km à l'est d'Alger. Ici, manifestation le mardi 16 février 2021. 
La première manifestation du mouvement pro-démocratique Hirak en Algérie a eu lieu il y a deux ans à Kherrata, à 300 km à l'est d'Alger. Ici, manifestation le mardi 16 février 2021. 
© AP /Fateh Guidoum

Le mouvement de contestation populaire anti-régime en Algérie célèbre ses deux ans. Depuis le début des manifestations en février 2019, des membres de la société civile, des activistes et des journalistes ont eu affaire aux autorités.

La justice algérienne a condamné lundi 15 février 2021 plusieurs militants du Hirak à des peines de prison ferme, à quelques jours du 2ème anniversaire de ce soulèvement populaire qui a entraîné la chute de l'ex-président Abdelaziz Bouteflika.

Le jeune militant Chems Eddine Laalami, dit Brahim, écope de la peine la plus lourde avec deux ans de prison, assortis d'une amende de 200 000 dinars (1250 euros) pour "offense au président de la République", "outrage à corps constitué" et "publication de fausses informations".

Par ailleurs, une enseignante de l'université d'Annaba (nord-est du pays), Mouna Bouloudenine, militante pro-Hirak, est condamnée à un an de prison, dont six mois ferme pour des "publications pouvant porter atteinte à l'intérêt national". En outre, deux autres hirakistes, Ali Naib et Nasreddine Younès, ont reçu des peines de 6 mois de prison, dont 3 mois ferme. Ils étaient poursuivis pour avoir eu recours à un "financement étranger pour des actes ayant pour but d'atteinte à la sécurité de l'État".
 

Manifestation à Kherrata, ville où a commencé le Hirak. Mardi 16 février 2021, Algérie.
Manifestation à Kherrata, ville où a commencé le Hirak. Mardi 16 février 2021, Algérie.
© TV5MONDE

Et la mobilisation continue en Algérie. Une foule nombreuse s'est rassemblée mardi 16 février 2021 dans l'est de l'Algérie à Kherrata, le berceau du mouvement anti-régime Hirak, pour marquer le 2ème anniversaire du soulèvement populaire, selon des journalistes sur place.

"Des centaines de manifestants se sont regroupés au centre-ville" en prévision d'une marche prévue en fin de matinée, a rapporté le site d'information Radio M. 

Walid Nekiche, l'étudiant témoigne de torture

"J'ai vécu l'enfer [...] J'ai beaucoup enduré durant ces quatorze mois de prison et surtout les six jours passés à la caserne Ben Aknoun" à Alger, affirme Walid Nekiche. Le jeune homme a été arrêté le 26 novembre 2019 à Alger lors d'une marche hebdomadaire des étudiants du Hirak, suspendu depuis la crise sanitaire.

L'étudiant de 25 ans, est resté plus d'un an en détention administrative. Il dit avoir été "agressé sexuellement, physiquement et verbalement" par des éléments des services de sécurité pendant une garde à vue. Un témoignage éprouvant qui suscite une vive indignation en Algérie. Le parquet a ordonné au procureur de la République de diligenter une instruction. 

Lors de son procès, le procureur du tribunal de Dar El Beida à Alger avait requis la perpétuité contre Walid Nekiche, poursuivi pour "complot contre l'Etat", "atteinte à l'intégrité du territoire national" et "incitation de la population à prendre les armes". Des chefs d'accusation très graves au regard de la loi algérienne.

Le jeune homme a été condamné à six mois de prison ferme pour "distribution et possession de tracts pour porter atteinte à l'intérêt du pays". Et comme la peine de six mois était couverte par la durée de la détention préventive, il a été libéré.

Affaire Walid Nekiche en Algérie : "Ces tortures rappellent les affres de la guerre d'indépendance"

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"Son viol c'est notre viol à nous tous"

Des ONG algériennes ont créé samedi 13 février 2021 à Alger un comité de lutte contre la torture et les violences subies par les détenus d'opinion, après des accusations de viol qui ont choqué l'opinion publique.

En réaction au témoignage de Walid Nekiche, plusieurs associations ont décidé de s'organiser pour que "justice soit rendue", sous la forme d'un "Comité de lutte contre la torture et les conditions carcérales inhumaines des détenus en Algérie". Cette nouvelle organisation rassemble le Comité national de libération des détenus (CNLD), la Coordination nationale des universitaires algériens pour le changement et le Collectif des avocats de la défense des détenus d'opinion.

"En faisant état de ses sévices devant les magistrats, Walid Nekiche a brisé l'omerta. Il a été d'un courage exemplaire", expliquent des représentants du collectif antitorture. Il faut que "les tortionnaires soient identifiés et jugés." "Son viol c'est notre viol à nous tous en tant que peuple, société civile, militants. Cela ne doit pas rester impuni", souligne le journaliste Zoheïr Aberkane, membre du Comité.

"On a déposé plainte et on demande à la justice d'intervenir selon les lois algériennes et internationales", ajoute Nacera Hadouche, avocate. Cette affaire survient dans un contexte de crispation du régime à l'approche du deuxième anniversaire du Hirak, déclenché le 22 février 2019.

Le journaliste Khaled Drareni toujours en prison

Khaled Drareni, le correspondant en Algérie de TV5MONDE et de l'ONG Reporters Sans Frontières (RSF), a été condamné en appel à deux ans de prison ferme pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale".

Nous espérons que la Cour suprême casse l'arrêt de la Cour d'Alger.

Maître Zoubida Assoul, avocate de Khaled Drareni

Incarcéré depuis le 29 mars 2020, il est toujours en prison. La Cour suprême examine ce jeudi 25 février le pourvoi en cassation de ses avocats. "Nous espérons que la Cour suprême casse l'arrêt de la Cour d'Alger", indique son avocate, Maître Zoubida Assoul, jointe par téléphone. Le journaliste a été condamné en appel à deux ans de prison ferme le 15 septembre 2020. "Nous espérons aussi que Khaled Drareni soit rejugé devant la Cour d'Alger, ou une autre Cour, poursuit-elle. Nous avons relevé beaucoup d'aspects juridiques qui nous laissent penser que nous avons beaucoup de chances que l'arrêt soit cassé."

Khaled Drareni avait couvert le mouvement de contestation populaire du Hirak, notamment via ses comptes sur les réseaux sociaux, avant la suspension des manifestations à cause de la pandémie de Covid-19. Sa condamnation a suscité l'indignation en Algérie et à l'étranger. 

Christophe Deloire, secrétaire général de RSF : "En incarcérant Khaled Drareni, le régime algérien trahit les idéaux de l'indépendance"

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Le site Casbah Tribune qu'il a créé est bloqué par les autorités algériennes depuis le 2 décembre 2020. Selon RSF, la liberté d'information est "fortement menacée" en Algérie, qui figure à la 146e place (sur 180) du classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par l'ONG.

Plus de 70 personnes sont actuellement emprisonnées en Algérie en lien avec les protestations du Hirak et/ou les libertés individuelles d'après le CNLD. De son côté, le ministre de la Communication Ammar Belhimer a répété cette semaine qu'"il n'existe pas de prisonniers d'opinion en Algérie".