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Algérie : "L’ère Abdelaziz Bouteflika aura été un énorme gâchis"

L'ancien président algérien, Abdelaziz Bouteflika, s'apprêtant à voter, à Alger, le 4 mai 2017.
L'ancien président algérien, Abdelaziz Bouteflika, s'apprêtant à voter, à Alger, le 4 mai 2017.
AP Photo/Sidali Djarboub

L'ancien président algérien, Abdelaziz Bouteflika, est décédé vendredi 17 septembre à l'âge de 84 ans. Passé de figure majeure de l’indépendance à président fantôme, il a fini chassé du pouvoir par le peuple, en 2019. Entretien sur vingt années d’un règne tumultueux, avec Farid Alilat, spécialiste de l’Algérie et auteur de "Bouteflika. L'histoire secrète" aux Editions du Rocher (2020).

TV5MONDE : Comment Abdelaziz Bouteflika est-il tombé en disgrâce, après avoir eu l’image d’homme providentiel ?

Farid Alilat, spécialiste de l'Algérie : 
La carrière d’Abdelaziz Bouteflika pourrait être un roman décomposé en plusieurs vies. Il a d’abord eu une enfance et une jeunesse marocaine, puisqu’il est né et a grandi à Oujda, au Maroc. Il est imprégné de culture et de tradition marocaine. Son père était d’ailleurs très proche de l’administration marocaine et française, lorsque le pays était sous protectorat. Puis il a rejoint l’armée et la lutte pour l’indépendance en 1956. Il a ensuite rejoint le gouvernement de Houari Boumédiène, comme ministre des Affaires étrangères. Il restera chef de la diplomatie algérienne pendant près de seize ans. Il est, en réalité, en tant que protégé de Boumédiène, le numéro deux du régime. Dès lors, Bouteflika nourrit l’ambition de succéder à son mentor. 

Le ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika, à droite, serre la main de Michel Jobert, son homologue français, après, le 2 janvier 1974, au Quai d'Orsay, à Paris.
Le ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika, à droite, serre la main de Michel Jobert, son homologue français, après, le 2 janvier 1974, au Quai d'Orsay, à Paris.
AP Photo/Jean-Jacques Levy

À la mort de ce dernier, le 27 décembre 1978, l’armée va préférer nommer son plus haut gradé, le colonel Chadli Bendjedid, à la tête du pays. 
C’est à ce moment qu’il entame ce qu’il appellera "la traversée du désert", qui n’en est pas une, puisqu’il vadrouille entre la France, la Suisse, les Émirats ou encore la Syrie. Même s’il n’avait pas d’activité politique, à proprement parler, il savait qu’il reviendrait en Algérie pour prendre le pouvoir. En 1994, les militaires lui ont d’ailleurs proposé la tête du pays, en pleine décennie noire. Il a, dans un premier temps, refusé. Mais en 1999, il décide finalement d’accepter et d’assouvir son ambition. 

Là, il démarre une nouvelle étape dans sa vie, celle de président. Il passera les 20 dernières années de sa carrière à tout faire pour garder son pouvoir. Après ses deux mandats, il change la Constitution pour pouvoir se présenter à nouveau. En 2014, il effectue un quatrième mandat, après avoir été opéré pour un ulcère hémorragique et ce, en dépit du fait qu’il est en fauteuil roulant, partiellement paralysé et très malade. C’est cette même obsession de garder le pouvoir, à tout prix, qui l’amène à se présenter, en 2019, pour un cinquième mandat. Cette fois, c’est la goutte de trop, car son âge, sa maladie, son absence, ont très largement concouru à son discrédit. Le bon sens pousse les Algériens à le rejeter. Celui qui était un président omniprésent a fini par devenir fantomatique. Il est quasiment devenu une caricature. 

Chronologie de l’ère Abdelaziz Bouteflika 
  • 2 mars 1937 Naissance à Oujda, au Maroc.
  • 1956 Il rejoint la lutte anti coloniale et s’engage dans les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), la branche armée du Front de libération nationale (FLN).
  • 1963 Nommé ministre des affaires étrangères par Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante.
  • 1965 Coup d’Etat militaire, le 19 juin, qui porte au pouvoir Houari Boumédiène.
  • 1978 Mort du président Boumédiène, le 27 décembre . Il est remplacé par le colonel Chadli Bendjedid. Bouteflika est progressivement écarté du pouvoir.
  • 1981 La Cour des comptes poursuite Bouteflika pour malversation financière. Il quitte la politique et l’Algérie. 
  • 1987 Retour de Bouteflika en Algérie.
  • 1991 Le Front islamique du salut (FIS) remporte le premier tour des élections législatives en décembre.
  • 1992 Coup d’Etat militaire qui décide d’interrompre le processus électoral. Début de la « décennie noire » qui fera entre 150 000 et 200 000 morts.
  • 1999 Bouteflika est élu, le 15 avril, président de la République avec près de 75 % des voix, l’opposition dénonce des fraudes.
  • 2004 Bouteflika est réélu, le 9 avril, avec près de 85 % des voix.
  • 2008 Bouteflika fait modifier la Constitution et supprimer la limitation à deux mandats présidentiels.
  • 2009 Bouteflika est élu, pour troisième mandat, avec plus de 90 % des voix.
  • 2013 Victime d’un accident vasculaire cérébral, Bouteflika est hospitalisé à Paris.
  • 2014 Bouteflika est élu, pour un quatrième mandat, avec plus de 81 % des voix. Il prête serment en fauteuil roulant.
  • 10 février 2019 Le président se porte officiellement candidat à sa réélection pour un cinquième mandat.
  • 2 avril 2019 Bouteflika démissionne de la présidence de la République.
  • 17 septembre 2021 Mort à l’âge de 84 ans.

Pour plus d'informations, voir : les réactions des Algériens à la mort d'Abdelaziz Bouteflika
TV5MONDE : Lorsque l’on voit son parcours, on a l’impression qu’il n’a jamais su se défaire du pouvoir, en dépit du bon sens… 

Farid Alilat : Très jeune, Bouteflika nourrissait l’ambition de devenir président. En 1959, déjà, il avait cette petite musique qui lui disait qu’il présiderait l’Algérie. C’est cette ambition qui l’a presque maintenu en vie jusqu’au bout. 
Il faut savoir que Bouteflika avait une très mauvaise estime des Algériens. Il avait du mépris pour ceux qu’il appelait, dès 1999, "peuple médiocre". Il disait d’ailleurs que s’il n’était pas élu, il les laisserait à leur médiocrité. Publiquement, il les insultait de "paresseux". En privé, c’était pire ! Certains de ses ministres m’ont dit qu’il lui arrivait de traiter les Algériens de "sale peuple". Il faut le rappeler, finalement, Bouteflika n’a pas tant vécu que ça en Algérie. Il a vécu son enfance et sa jeunesse au Maroc, puis en tant que ministre des Affaires étrangères, il était très souvent à l’étranger… Je pense qu’il se considérait d’ailleurs étranger à l’Algérie, peut-être même plus comme un sujet marocain qu’algérien. Ce qui l’intéressait vraiment, c’était le pouvoir, les privilèges et les apparats qui vont avec, plutôt que l’intérêt de son pays.

Contrairement à ce que l’on pense, il n’a pas travaillé pour l’Algérie. Le peuple s’en rend compte, aujourd’hui. Il se demande où sont passés les 1000 milliards de dollars engrangés par l’Algérie pendant ses 20 années de règne. 
Il n’a jamais fait les choix, dans l’intérêt du peuple. L’argent qui a été mis dans la grande mosquée d’Alger, qu’il devait inaugurer cette année, aurait pu être investi dans des écoles, dans des hôpitaux ou d’autres infrastructures, dont le pays a besoin. La preuve ultime que Bouteflika ne faisait pas confiance à son pays, ni à son peuple, c’est qu’il est parti se faire soigner en France ou encore en Suisse. 

Je pense que lorsqu’on viole la Constitution, afin de se maintenir au pouvoir, c’est un manque de considération pour ses compatriotes. Quand on fait un quatrième mandat, sur un fauteuil roulant, que l’on donne l’image d’un président pitoyable, désarticulé, devant les caméras du monde entier, c’est montrer un manque de considération à l’égard de la fonction, des institutions et du peuple. Les Algériens avaient honte de voir leur président recevoir d’autres chefs d’États, en fauteuil roulant, incapable de parler, comme une marionnette désarticulée.

Bouteflika n'était pas un démocrate. Si ça ne tenait qu’à lui, l’Algérie serait revenue à l’ère du parti et de la pensée unique.

Farid Alilat, journaliste et spécialiste de l'Algérie

TV5MONDE : Certains l’ont d’ailleurs soupçonné d’être la marionnette des militaires… 
Farid Alilat : Je m’inscris en faux avec cette version. Les militaires l’ont placé au pouvoir et l’ont soutenu, quasiment jusqu’au dernier jour de sa présidence. Bouteflika n’a jamais été leur marionnette, bien au contraire. Il a poussé vers la sortie ceux qui n’allaient pas dans son sens et a dompté l’institution militaire. Il en a fait son principal soutien.

TV5MONDE : Comment le système de corruption dénoncé par les Algériens s’est-il mis en place sous l’égide de Bouteflika ? 
Farid Alilat : Bouteflika a gouverné avec la corruption. D’ailleurs, juste après son arrivée au pouvoir, il avait confié sa volonté de corrompre tout le monde. Il ne faut pas oublier que Bouteflika a été poursuivi, par la justice, pour une affaire de détournement de budget des représentations diplomatiques algériennes. Quand il arrive au pouvoir, il connaît très bien le sérail, la mentalité des responsables, donc très vite, il a promu des incompétents et des corrompus. Il a distribué la rente pétrolière, des budgets aux hommes d’affaires, aux compagnies étrangères, etc. Au fil des mandats, il a érigé cette corruption comme un instrument de soumission et de gouvernance. Aujourd’hui, il faut remarquer que son frère, une majorité de ses ministres, des grandes fortunes du pays et de ses plus grands soutiens, sont en prison pour des affaires liées à la corruption ou au blanchiment d’argent. C’est l’illustration même du règne de Bouteflika.

TV5MONDE : Quel bilan peut-on tirer de l’ère Bouteflika ? 
Farid Alilat : Pour commencer, il faut savoir qu’Abdelaziz Bouteflika n’était pas un démocrate. Si ça ne tenait qu’à lui, l’Algérie serait revenue à l’ère du parti et de la pensée unique. En 1999, il avait tout en main pour faire de l’Algérie un pays émergent : l’armée, l’adhésion populaire, le soutien des puissances étrangères, l’argent du pétrole, un pays débarrassé de la mouvance terroriste… Finalement, qu’en a-t-il fait ? Plutôt que d’investir pour son pays, que de faire émerger des secteurs économiques, de productions, des compétences et une élite dirigeante, on se retrouve, aujourd’hui, avec un pays qui, plus que jamais, est en crise. L’Algérie dépend du pétrole, du gaz et ses caisses sont vides. Tout l’argent engrangé a été dilapidé. Les hommes d’affaires qui pouvaient amorcer un essor économique sont ceux qui croupissent, aujourd’hui, en prison, pour corruption. Le sentiment qui se dégage de sa présidence tient en trois mots : un énorme gâchis.

Voir aussi : ​les funérailles d'Abdelaziz Bouteflika, un test révélateur pour le régime actuel