Afrique

Algérie : la "décennie noire", une mémoire interdite

Des civils évacuent un corps d'un immeuble soufflé par l'explosion d'un camion piégé à Rouiba, non loin d'Alger, le 29 octobre 1995. Le conflit fera entre 100 000 et 200 000 morts.
Des civils évacuent un corps d'un immeuble soufflé par l'explosion d'un camion piégé à Rouiba, non loin d'Alger, le 29 octobre 1995. Le conflit fera entre 100 000 et 200 000 morts.
AP

Sortir de l'amnésie ? Près de 20 ans après le déclenchement de la décennie noire, les familles des Algériens victimes des massacres ont l'obligation de faire comme si rien ne s'était passé. Et si la béatification à Oran des 19 religieux, assassinés dans les années 90, permettrait de sortir de cet oubli forcé ? Eléments de réponses avec l'historienne franco-algérienne Karima Dirèche-Slimani.
 

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Au début des années 90, les islamistes remportent les élections. L'armée réagit et organise un coup d'Etat. Les islamistes prennent le maquis. Le conflit (1991-2002) fera selon les estimations entre 100 000 et 200 000 morts. Il n'en existe pas de décompte officiel. Un peu moins de 20 ans après le conflit, les familles des victimes ne peuvent pas réclamer justice. Cette omerta résulte d'une volonté du pouvoir politique. 
 
Découverte d'un charnier datant de la décennie noire en 1999 à Ouled-Allel près d'Alger.
Découverte d'un charnier datant de la décennie noire en 1999 à Ouled-Allel près d'Alger.
AP
 En 2005, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale est signée. Les islamistes qui acceptent de quitter le maquis sont amnistiés. Les militaires coupables d’exactions sont mis à l’abri de tout procès. Cette disposition est à nouveau confirmée dans le journal officiel en 2017. Elle est même alourdie d'une interdiction de toute mention de cette période. Réveiller le passé peut conduire n'importe quel citoyen devant les tribunaux. Cette amnistie, doublée d'une interdiction de tout débat sur cette période, constitue un véritable déni de justice selon Karima Dirèche-Slimani, historienne franco-algérienne, spécialiste du fait religieux dans l'Algérie contemporaine : "La charte de 2005 occulte les responsabilités et empêche toute réflexion critique sur 10 années de violences meurtrières. "La tragédie nationale" telle qu'elle est désormais désignée par l'Etat algérien est interdite de toute analyse et réflexion autour des traumatismes et des responsabilités de l'Etat, des forces de sécurité et du terrorisme islamiste. Elle empêche toute forme de justice transitionnelle et d'apaisement pour les victimes".

 
Karima Dirèche-Slimani est directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la présence chrétienne en Algérie.
Karima Dirèche-Slimani est directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la présence chrétienne en Algérie.
CNRS
Malgré les demandes de justice, le pouvoir n'a jamais voulu transiger. "Lors d'un meeting en 2004, le président Bouteflika avait dit devant l’audience de manière assez cynique, suite à la question des disparus "ce qui est passé est mort. On ne revient pas dessus". On ne parle pas de guerre civile. La formule "tragédie nationale" évoque plus une malédiction divine, une fatalité que l’action des hommes. On peut comparer cette gestion de la mémoire du conflit à ce qui est passé dans l’Espagne post franquiste où les victimes n’avaient pas le droit de porter plainte, de réclamer justice", décrit Karima Dirèche-Slimani. Le terme de "guerre civile" pour caractériser ce conflit semble être tabou.

Cette gestion arbitraire de la mémoire reste unique au Maghreb. "Le Maroc a, en 2003, sans jamais le nommer entrepris une démarche institutionnelle (Instance Equité Réconciliation) pour régler les années de plomb du règne de Hassan II. En Tunisie l’instance Vérité et réconciliation entend rendre justice aux victimes des régimes de Bourguiba et de Ben Ali. Les 200 000 morts algériens n'ont pas le droit à cette justice. C'est une amnésie  institutionnalisée", insiste l'historienne.

La béatification des 19 religieux assassinés durant la décennie noire pourrait-elle mobiliser l'opinion publique algérienne sur cette question mémorielle ? L'Eglise catholique veut inscrire le martyr de ces chrétiens dans l'histoire algérienne selon Karima Dirèche-Slimani. "Ces chrétiens ont fait le choix de l’Algérie. Ils sont morts, comme sont morts les 200 000 personnes durant la décennie noire. Ils sont morts, comme sont morts des médecins, des intellectuels, des artistes, des pères et des mères de famille", indique la spécialiste de la présence chrétienne en Algérie.

Le pouvoir algérien n'en a pas la même lecture. "Cette béatification est assez ambivalente. L’Etat algérien autorise qu’elle ait lieu à Oran. La décennie noire est réactivée mais pour tourner définitivement la page de l'assassinat des moines de Tibhirine. L'Etat algérien peut instrumentaliser cette béatification, qui va se dérouler dans la cathédrale Santa Cruz d'Oran, pour manifester sa compassion mais aussi sa volonté de se montrer l'unique garant de la pluralité religieuse", décrit Karima Dirèche-Slimani.

L'opinion algérienne aujourd'hui semble être fatiguée, selon Karima Dirèche-Slimani. "Les Algériens perçoivent cette cérémonie de béatification comme une manifestation internationale.  Le citoyen est surtout aujourd'hui préoccupé par la situation économique du pays et la corruption des élites du régime".