Afrique

Algérie : "Le transfert de détenus d'opinion grévistes de la faim est illégal et arbitraire"

Archive. Le journaliste Karim Tabbou (à droite) est sous contrôle judiciaire depuis mai 2021. Sur cette photo, il sort de la prison de Kolea, à l'ouest d'Alger, le 2 juillet 2020.
Archive. Le journaliste Karim Tabbou (à droite) est sous contrôle judiciaire depuis mai 2021. Sur cette photo, il sort de la prison de Kolea, à l'ouest d'Alger, le 2 juillet 2020.

Entretien. 333 détenus d'opinions sont en détention provisoire dans les prisons algériennes et 40 d'entre eux ont entamé une grève de la faim vendredi 28 janvier. Une semaine après, le mouvement se poursuit à l'approche du 3e anniversaire du Hirak le 22 février. Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH) nous explique la situation.

TV5MONDE : Qui sont les détenus d’opinion en prison ?
 

Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH) : Les 333 détenus d’opinion dont on parle sont arrêtés depuis neuf mois et mis en détention provisoire, c’est-à-dire qu’ils sont en prison mais n’ont pas été encore jugés. Leur procès est programmé pour ce mois-ci. Mais, ils ne sont pas les seuls.

La machine judiciaire du gouvernement cible tout dissident, sous plusieurs formes. Certains sont déjà condamnés en première instance mais on ne sait exactement le nombre. Ceux qui sont libérés sont rappelés pour d’autres affaires et subissent un véritable harcèlement. D’autres sont en liberté provisoire : ils attendent un jugement mais ne sont pas en détention.

Nous avons appris le transfert de 23 détenus grévistes de la faim. 13 vers la prison de Bouira et 10 vers la prison de Berouaguia. Ce qui est pour nous une atteinte grave aux droits de détenus.Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH)

Enfin, d’autres qui sont sous contrôle judiciaire. Il y a notamment des journalistes connus, des leaders du Hirak. Parmi eux, on dénombre Khaled Drareni ou encore Karim Tabbou. Ils doivent signaler leur présence chaque semaine. Ils sont limités dans leurs mouvements. Pour certains, ils n’ont pas le droit de s’exprimer à la presse. C’est notamment le cas de Karim Tabbou.

Le militant Karim Tabbou portant un drapeau algérien, acclamé par ses soutiens lors de sa libération de prison, le 2 juillet 2020, à Alger.
Le militant Karim Tabbou portant un drapeau algérien, acclamé par ses soutiens lors de sa libération de prison, le 2 juillet 2020, à Alger.
(AP Photo/Anis Belghoul)

TV5MONDE :  Êtes-vous menacés à Ligue algérienne de Défense des droits de l'Homme (LADDH) ?
 
Saïd Salhi : Jusqu’à maintenant, à part les quelques arrestations, on n’a pas été poursuivis directement. Je pense qu’on est la dernière ligne en tant que défenseurs des droits humains. Mais on craint que le pouvoir arrive à la franchir. Sinon, tout le monde est touché. Il y a même des organisations, des associations, des partis qui sont dissous.

TV5MONDE : Comment l’information de la grève de la faim des 40 détenus a-t-elle été relayée ?
 
Saïd Salhi : L’information a été donnée par des avocats. Avec la LADDH, nous n’avons pas accès aux centres de détention. Ce qui est déjà une atteinte aux associations de droits humains. Mais sinon, le contact se fait soit à travers les avocats, soit à travers les familles des détenus.

Il s’agit d’une manœuvre pour mettre les détenus en isolement et les mettre en difficulté. On a même certaines allégations qui parlent de mauvais traitement. Nous n’avons pas toutes les informations.Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH)

TV5MONDE : Que vous ont expliqué les avocats concrètement sur le déroulé des faits ?
 
Saïd Salhi : L’annonce a été faite vendredi passé. Ils sont entrés en grève de la faim. Le Parquet a totalement renié les affirmations. Les avocats persistent pour dire qu’il s’agit bien d’une grève de la faim. Il y a même du nouveau dans l’affaire. Nous avons appris le transfert de 23 détenus, des grévistes de la faim. 13 vers la prison de Bouira et 10 vers la prison de Berouaguia. Ce qui est pour nous une atteinte grave aux droits de détenus.

À (re)lire : Algérie : une quarantaine de détenus politiques auraient entamé une grève de la faim
 
Premièrement, le droit à la grève est un droit fondamental algérien. Deuxièmement, il s’agit également d’un transfert illégal et arbitraire. Le transfert n’est possible que dans deux cas : en cas de jugement définitif ou par mesure disciplinaire. En tant que gréviste de la faim, je pense qu’on peut affirmer qu’ils ne sont pas en mesure de représenter un danger dans la prison. Pour nous, il s’agit d’une manœuvre pour mettre les détenus en isolement et les mettre en difficulté. On a même certaines allégations qui parlent de mauvais traitement. Nous n’avons pas toutes les informations.
 
D’autres grévistes ont rejoint la grève au septième jour (jeudi 3 février). Nous n’encouragerons pas les détenus à faire la grève. Nous sommes encore marqués par la douleur des détenus morts en prison, notamment celle de Kamel Eddine Fekhar.

À (re)voir : Algérie : Funérailles de Kamel Eddine Fekhar, militant Droits de l'Homme

Chargement du lecteur...
TV5MONDE

Sept femmes sont en prison. Près de quatorze journalistes sont sous poursuites judiciaires. Quatre sont en détention. Nous assistons à une escalade de la répression.Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH)

TV5MONDE : Comment jugez-vous la situation à quelques jours de l'anniversaire du Hirak ?

Saïd Salhi : 
Aujourd’hui malheureusement les termes de la crise sont toujours là. Nous n’avons jamais vécu une telle situation depuis la décennie noire. Nous n’avons jamais atteint le chiffre de 333 détenus d’opinions. Nous n’avons jamais assisté à un cas de dissolution de parti ou d’association. Tous les partis de l’opposition démocratique sont menacés. 
 
Nous avons sept femmes en prison. C’est un cas inédit. Près de quatorze journalistes sont sous poursuites judiciaires. Quatre sont en détention. Nous assistons à une escalade de la répression.

Les Algériens n’arrivent même pas à exercer leurs droits les plus basiques. Je parle même de droits acquis en 1988. Aujourd’hui, ils sont remis en cause. Les droits d’association, le droit de manifestation publique, de réunion : ce sont les droits de première génération. Au moment où le gouvernement parle de cette Algérie nouvelle, pour ceux qui observent la réalité, c’est vraiment la désillusion. Cette Algérie nouvelle n’arrive pas à consacrer les droits les plus élémentaires aux Algériens.