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Algérie : peine de prison ramenée à un an pour un militant du Hirak, d'autres poursuites pour "offense à l'islam"

Des milliers de manifestants commémorent dans les rues d'Alger l'anniversaire du "Hirak", le mouvement populaire de contestation du pouvoir.
Des milliers de manifestants commémorent dans les rues d'Alger l'anniversaire du "Hirak", le mouvement populaire de contestation du pouvoir.
© AP Photo/Toufik Doudou

Yacine Mebraki, militant du Hirak, avait été condamné à 10 ans de prison ferme le 8 octobre dernier pour entre autres "offense à l'islam". Sa peine, en appel, a été réduite ce 25 novembre à un an de prison. D'autres militants du Hirak, ce mouvement de protestation contre le pouvoir, sont également poursuivis pour ce même motif. Avocats et ONG  de défense des droits humains voient dans ce chef d'accusation un prétexte pour réprimer le Hirak. 

"C'était un procès idéologique !" L'avocat de Yacine Mebraki, Maître Hachem Saci, ne cache pas sa colère. Joint par téléphone, l'avocat vient de prendre connaissance du verdict en appel contre son client. "Un an de prison ferme et 50 000 dinars d'amende (350 euros) " pour incitation à la discrimination et à la haine, constate l'avocat. Son client, militant berbère du Hirak, avait été condamné en octobre dernier à 10 ans de prison ferme et 10 millions de dinars (60 000 euros) pour "profanation du Coran" et "offense à l'islam".

Yacine Mebraki était accusé de "profanation du Livre sacré", d'"incitation à la discrimination", d'"incitation à convertir un musulman à une autre religion" et de "distribution de documents qui visent à ébranler la foi d’un musulman", sans oublier la "possession sans autorisation de matériel de guerre".

"Je suis musulman laïc", s'était défendu Yacine Mebarki, 52 ans, lors de son procès en première instance le 8 octobre à Khenchela, dans le nord-est du pays. Face au juge, il avait argué lutter contre le radicalisme religieux et non dénigrer l'islam. Cette condamnation en première instance à 10 ans de prison était la plus lourde prononcée contre un membre du "Hirak".

Les charges d'"offense à l'islam" et de "profanation du Livre sacré" ont été levés lors du procès en appel, constate l'avocat de Yacine Mebraki. "Nous allons examiner la procédure, réflechir à des solutions techniques pour faire sortir Yacine" avance-t-il. 

D'autres militants du Hirak accusés "d'offense à l'islam"

Yacine Mebraki n'est pas le seul militant du Hirak à être accusé d'offense à l'islam.  Un autre partisan du Hirak, Walid Kechida, 25 ans, en détention depuis le 27 avril à Sétif (nord-est), est également poursuivi pour "offense aux préceptes de l’islam", en plus de deux autres chefs d'inculpation.

Il lui est notamment reproché d'avoir publié sur les réseaux sociaux des memes -images virales comiques ou satiriques- touchant à la religion,  expliquait à l'Agence France-Presse son avocat, Moumen Chadi.

En juin dernier, la militante féministe Amira Bouraoui avait été reconnue coupable de six chefs d'accusation, dont "offense à l’islam", et condamnée à un an de prison ferme.  Elle est depuis en liberté provisoire depuis juillet et son procès en appel est prévu le 17 décembre.

La loi punit en effet de trois à cinq ans d’emprisonnement "quiconque offense le Prophète ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen". La profanation "volontaire et publique du Livre sacré" est quant à elle passible de cinq à dix ans de prison. 

Ces accusations d'"offense à l'islam" ou de "profanation du Livre sacré " s'incrivent dans "une logique de répression des militants du Hirak" selon Saïd Salhi, vice-président de Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme.

"Notre collectif d'avocats travaille actuellement sur plusieurs dizaines de procès. Et les motifs d'accusation varient sans aucun fondement juridique. Un jour, un militant est accusé d'atteinte "au moral de l'armée". Un autre jour il sera accusé "d'atteinte à l'unité nationale" (le correspondant de TV5MONDE et de Reporters Sans Frontières en Algérie, Khaled Drareni, a été condamné en appel à 2 ans de prison ferme pour ce chef d'accusation et pour "incitation à attroupement non armé", ndlr). Puis la question "de l'offense aux préceptes de l'Islam" sera brandie lors d'une prochaine audience", décrit le militant des droits humains. "Karim Tabbou, figure militante du Hirak est libre. Mais il doit affronter d'autres procès et accusations prochainement", ajoute Saïd Salhi.


Près de 90 personnes sont actuellement emprisonnées en Algérie pour des faits liés à la contestation ou des questions de libertés individuelles. Le militant des droits humains dénonce une méthode : "Les militants sont placés en détention. Puis, les services de sécurité et la police cherchent une charge, un chef d'accusation. On perquisitionne. On fouille. On cherche des élements dans les téléphones portables. On scrute les réseaux sociaux".

 

Dans l'affaire Mebraki, selon un ami du militant du Hirak joint au téléphone par l’AFP, en octobre les policiers auraient trouvé chez lui un exemplaire jauni du Coran appartenant à son grand-père, « dont une des feuilles était déchirée » du fait de l’ancienneté de l’ouvrage, ce qui lui a valu d'être accusé de "profanation de l'islam".

"Les dossiers contre les militants du Hirak sont souvent vides. En appel les verdicts sont moins durs pour les prévenus, même si les magistrats refusent de se déjuger totalement. Ce harcèlement judicaire permet surtout d'emprisonner pendant plusieurs mois les militants en attendant le procès", explique Saïd Salhi, vice-président de Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme.

Que peuvent faire les avocats et les ONG de défense des droits humains ?  "Nos avocats se demandent pourquoi plaider. Le verdict est déja ficelé avant la tenue des audiences. Nous appelons cela "la justice du coup de téléphone". Le pouvoir dicte le verdict aux juges", indique le vice-président de la LADDH. 

La nouvelle Constitution algérienne garantit pourtant des droits fondamentaux aux citoyens. Mais la Cour constitutionnelle n'exsite pas, déplore Saïd Salhi. "Nous n'avons aucun moyen de faire appel pour faire valoir ces droits isncirts dans la constitution."