Afrique

Algérie : pourquoi Alger accuse le Maroc et des indépendantistes kabyles d'être derrière les incendies ?

Des dizaines d'incendies ont commencé à dévorer les flancs de montagnes boisés de la région berbère de Kabylie, le lundi 9 août 2021.
Des dizaines d'incendies ont commencé à dévorer les flancs de montagnes boisés de la région berbère de Kabylie, le lundi 9 août 2021.
AP Photo/Toufik Doudou

L’Algérie a affronté de gigantesques feux de forêts dans le nord du pays. La présidence algérienne accuse le Maroc d’avoir financé le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, lui-même accusé d'être à l’origine de la catastrophe selon Alger. Pourquoi ces accusations ? Décryptage avec le politologue Rachid Ouaissa de l’université de Marburg en Allemagne.

Après une polémique sur le manque de moyen des services de secours face aux feux, la présidence algérienne a fait savoir que les groupes classés terroristes, le MAK et Rachad, étaient derrière ces incendies. Rabat est également pointé du doigt pour sa supposée implication. Rachid Ouaissa, politologue et professeur en sciences politiques à l’université de Marburg, en Allemagne, décrypte pour nous ces derniers évènements.

TV5MONDE : Comment analyser les accusations d’Alger à l’encontre du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) ?

Rachid Ouaissa : Ce procédé est la signature même des Etats autoritaires. Le principe est systématiquement de chercher à accuser une personne ou une organisation pour détourner le regard de l’ingérence catastrophique de l’Etat. Aujourd’hui, le MAK est accusé d’être derrière ces incendies. Or, des feux de forêts, il y en a partout en Méditerranée et au-delà comme en Californie. 

Rachid Ouaissa, professeur de sciences politiques à l'Université de Marburg
Rachid Ouaissa, professeur de sciences politiques à l'Université de Marburg

A présent, cette catastrophe est utilisée à des fins politiques. La grande peur du pouvoir est la reprise du Hirak (ndlr : mouvement pacifique de protestation), tout est fait pour le scinder. 

Il s’agit aussi d’une tentative de mettre de côté la question de l’équipement. L’Algérie a l’une des armées les mieux formées et performantes du continent mais l’absence de Canadair est une catastrophe. 

Le MAK n’est pas profondément implanté en Kabylie. Il n’a pas une grande force de mobilisation. Par exemple, ses membres avaient appelés plusieurs fois à la grève mais ils ont été peu suivis. Le MAK et le Rachad, organisation islamiste, ont été désignés comme responsables de la série d’incendies. Tous deux sont classés terroristes par Alger. Au-delà de leur cas, c’est également une manière de blâmer la Kabylie.

Cette région est le cœur battant du Hirak. D’ailleurs avec la pandémie, le mouvement s’est arrêté partout sauf en Kabylie. Dans ce contexte, le MAK permet au régime de développer tout un discours autour d’un ennemi de l’intérieur. Depuis 1962, la même stratégie est à l'œuvre : un jour les séparatistes sont mis en cause, l’autre un ennemi de l’extérieur agit contre l’intérêt national. Systématiquement, le schéma utilisé par le pouvoir autoritaire consiste à tenter de détourner l’attention sur les vraies questions en rejetant la faute sur des tiers.

  • Voir aussi : l'Algérie face à une série d'incendies
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(Re)voir : Algérie : les autorités accusent le Maroc d'être derrière les incendies meurtriers

TV5MONDE : Quid du poids du MAK sur l’échiquier politique algérien ? 

Rachid Ouaissa : Jusque là, le mouvement n’avait aucun rôle. C’est un acteur accepté mais disons ignoré de la majorité de la Kabylie. Ce mouvement a aidé à un autre débat qui est celui du fédéralisme ou de la régionalisation de l’Algérie. Ce débat est, je pense, nécessaire et légitime. Pourquoi ne pas mettre sur la table la question d’un fédéralisme à l'allemande ou à l’espagnole où il pourrait y avoir une concurrence positive entre les régions. Il y aurait l’élection de responsables de la gestion des territoires, le budget de l’Etat serait partagé entre les régions. En d’autres termes, c’est une manière d’instaurer la démocratie. Il y a de nombreuses sortes de fédéralisme, suisse, américain, allemand…

Le MAK souhaite l’indépendance mais le débat autour du fédéralisme est né en partie grâce à ce mouvement. La Kabylie est l’une des régions qui a le plus souffert pour l’indépendance de l’Algérie, il est difficile d’imaginer que la grande majorité des Kabyles soient favorables à une telle entreprise.

La région a énormément souffert des feux, les aides intérieures et internationales ont mis du temps à parvenir jusqu’aux populations. Dans ce contexte, il est possible que le MAK gagne en popularité. Lorsque le pouvoir pointe du doigt ce mouvement, il met d’autant plus la lumière sur ces acteurs. Les gens auront peut-être plus facilement tendance à aller vers ses membres.

TV5MONDE : Après les gigantesques feux, la présidence algérienne a indiqué souhaiter "revoir" ses relations avec le Maroc. Que faut-il comprendre ?
 

Rachid Ouaissa : Pour eux, s’il y a une organisation comme le Rachad ou le MAK il y a forcément un financement extérieur derrière. En l'occurrence, le Maroc est l’ennemi juré, le pays qui peut également prétendre jouer un rôle dominant sur le continent africain et comme relai de l’Europe et l’OTAN… Il y a une concurrence géopolitique entre les deux pays. La situation actuelle peut mener à un conflit plus important.

Cela ne veut pas dire que le Maroc est de son côté un pays voisin sage. La dernière déclaration du Maroc au sein de l’ONU d’encourager l’indépendance de la Kabylie est aussi une attaque frontale. On a deux États autoritaires aux positions archaïques.

L’Algérie soutient depuis l’indépendance le Sahara occidental. Le Maroc répond avec la même tactique.

Rachid Ouaissa, professeur en sciences politiques à l’université de Marburg

L’Algérie soutient depuis l’indépendance le Sahara occidental. Le Maroc répond avec la même tactique. Il est difficile de se prononcer sur une possible accointance du royaume marocain avec le milieu indépendantiste kabyle. Pour le MAK, ça ne serait pas judicieux de faire appel à un ennemi du pays. Au contraire, le Maroc a été un pays d’accueil pour les figures de l’indépendance algérienne. Des personnes comme Mohamed Boudiaf est venu en 1991 après son exil pour ramener la stabilité en Algérie. 

Le mouvement culturel berbère est né des événements des années 1980 à Tizi Ouzou, en Kabylie. A l’époque le pouvoir algérien avait affirmé que le Maroc avait envoyé des armes par hélicoptères pour le mouvement de Kabylie mais cela n’a jamais été prouvé. Il y a des relations très intenses entre les mouvements culturels berbères algérien et marocain mais plutôt dans le sens d’une amazhérité de l’Afrique du nord.

Le pouvoir algérien a besoin d’un ennemi interne et externe, comme le Maroc d’ailleurs. Je ne pense pas qu’il y aura un conflit militarisé mais l’ouverture des frontières ne sera pas pour demain. Il y aura une concurrence forte sur la scène internationale. Le Maroc s’est bien placé en ayant rétabli officiellement les relations diplomatiques avec Israël. Il y a une course sur la scène internationale pour gagner la confiance de grands acteurs internationaux.

On a une course entre les deux pays pour savoir qui sera le porte-parole de l’Afrique du nord sur le continent, pour la sécurité au Mali ou encore en Libye.

Rachid Ouaissa, professeur en sciences politiques à l’université de Marburg

En même temps, le Maroc n’a pas les meilleures cartes par rapport à l’Allemagne par exemple. Contrairement à l’Algérie qui a su avancer ses pions en Europe grâce à ses relations avec Berlin. On a vu le Président Tebboune se faire soigner dans la capitale allemande, des acteurs économiques allemands sont très présents en Algérie. On a une course entre les deux pays pour savoir qui sera le porte-parole de l’Afrique du nord sur le continent, pour la sécurité au Mali ou encore en Libye.

L’Algérie a changé sa stratégie militaire avec une Constitution, faisant en sorte que l’armée algérienne puisse être déployée à l’étranger. C’est une grande première. Il y a également de bonnes relations avec la Russie et la Chine. Je ne pense pas que le conflit ira loin mais les stratégies vont continuer pour se positionner au mieux à l’internationale.