Afrique

Après le Rwanda, BNP Paribas visée par une enquête pour "complicité de crimes contre l'humanité" au Soudan

Le siège de la BNP à Paris  le 6 février  2016
Le siège de la BNP à Paris  le 6 février  2016
AP/ /Michel Euler

Déjà visée par une enquête sur son rôle présumé dans le génocide des Tutsi au Rwanda, la banque française BNP Paribas fait l'objet d'une nouvelle information judiciaire pour "complicité de crimes contre l'humanité" au Soudan, ouverte après une plainte d'ONG et de militants soudanais.

Près d'un an après le dépôt de cette plainte avec constitution de partie civile, des juges d'instruction du tribunal de Paris ont été chargés fin août d'enquêter sur les accusations formulées par la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et neuf Soudanais qui ont fui leur pays après y avoir subi des persécutions.

La plainte avec constitution de partie civile entraîne quasi-automatiquement la désignation d'un juge d'instruction pour mener des investigations.

Il s'agit de la deuxième information judiciaire du pôle crimes contre l'humanité du tribunal de Paris visant BNP Paribas: depuis 2017, trois juges d'instruction enquêtent sur son rôle lors du génocide au Rwanda, alors que plusieurs ONG l'ont accusée d'avoir financé en 1994 un achat d'armes au profit d'une milice hutu.

"Nous ne disposons d'aucune information au sujet de cette procédure et nous ne sommes donc pas en mesure de commenter", a réagi auprès de l'AFP le groupe bancaire.

"C'est une excellente nouvelle pour les victimes et un pas supplémentaire vers une enquête pénale sur la responsabilité de la BNP qui a servi de banque centrale de facto aux autorités soudanaises au plus fort du génocide au Darfour, alors sous embargo", a salué pour sa part la FIDH sur Twitter.

Selon les plaignants, la première banque européenne s'est rendue coupable de "crimes contre l'humanité, de génocide et d'actes de torture" en ne respectant pas l'embargo américain contre le régime d'Omar el-Béchir (1989-2019).


"Banque du gouvernement"

Les faits reprochés au président déchu se sont produits entre 2002 et 2008, en particulier lors de la guerre civile qui a fait depuis 2003 plus de 300.000 morts et 2,5 millions de déplacés, selon l'ONU, dans la province soudanaise du Darfour (ouest).

En 2014, BNP Paribas a plaidé coupable aux États-Unis de violation des embargos américains contre le Soudan, Cuba et l'Iran, et s'est acquittée d'une amende record de 8,9 milliards de dollars.

Par cette procédure, "BNP Paribas a ainsi reconnu avoir fourni au gouvernement soudanais un accès à des milliards de dollars américains et au système financier américain qu'il n'aurait pu avoir sans son concours", observait la plainte, déposée en septembre 2019.

Avec cet argent, le régime d'Omar el-Béchir a pu "financer ses actions ainsi que des milices qui menaient des attaques et pillages dans des villages, dans la région du Darfour en particulier", de même que les services de renseignement "qui ont emprisonné de façon arbitraire et torturé de nombreux civils et activistes originaires du Darfour et autres régions marginalisées", affirmait le document.

La banque et sa filiale en Suisse ont agi "en tant que principale banque privée du gouvernement du Soudan", résumait la plainte.

Après avoir dirigé pendant trente ans le pays d'une main de fer, Omar el-Béchir a été destitué en avril 2019, au terme de plusieurs mois de révolte populaire. Âgé de 76 ans et détenu à Khartoum, il a été condamné à deux ans de prison pour "corruption" en décembre et doit encore être jugé pour avoir pris le pouvoir par un coup d'État en 1989.

M. Béchir est également recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour "crimes contre l'humanité" et "génocide" au Darfour. En février, le gouvernement de transition au Soudan a pris l'engagement verbal de favoriser sa comparution devant la CPI, à une date indéterminée.

Depuis fin août, un accord de paix paraphé par Khartoum et des groupes insurgés prévoit la formation d'un tribunal spécial dédié aux crimes commis au Darfour, devant lequel M. Béchir pourrait également comparaître.