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Arrestation de Vital Kamerhe en RDC : "La présidence Tshisekedi a géré le programme des 100 jours dans une totale opacité"

Cérémonie de lancement du Programme des 100 jours à Kinshasa, le 2 mars 2019. © TV5MONDE

Le directeur du cabinet de la présidence congolaise Vital Kamerhe devrait de nouveau être convoqué devant un tribunal de Kinshasa le 25 mai pour détournement présumé de 50,9 millions de dollars. Son procès s'est brièvement ouvert le 11 mai, avant d'être ajourné. Vital Kamerhe, arrêté le 8 avril, est la plus haute personnalité en détention provisoire dans le cadre de l'enquête sur le programme d’urgence dit "des 100 jours" lancé par le président Félix Tshisekedi en mars 2019. Pour Trésor Kibangula, chercheur du Groupe d'étude sur le Congo, l'affaire marque un tournant. Reste à savoir jusqu'où la justice est prête à aller dans la lutte contre la corruption.

Depuis le 8 avril, Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du chef de l'Etat congolais Félix Tshisekedi est écroué à la prison de Makala à Kinshasa. Soupçonné de corruption présumée dans le programme d'urgence des 100 jours, sa demande de libération provisoire a été rejetée par le parquet qui affirme avoir de "sérieux de indices de culpabilité". Entretien avec Trésor Kibangula, journaliste et chercheur au sein du Groupe d'Étude sur le Congo.

RDC : soupçons de corruption dans le programme des 100 jours du président Félix Tshisekedi

Le programme des 100 jours est un programme d'urgence lancé par Félix Tshisekedi le 2 mars 2019. Il liste des actions prioritaires à réaliser pour les 100 premiers jours du mandat du nouveau président élu de la République Démocratique du Congo. Des mesures de décrispation politique à la lutte contre la corruption en passant par la sécurité et la diplomatie, il prévoit aussi la construction d'écoles, d'hôpitaux, de logements et de routes. Mais rapidement, des organisations de la société civile congolaise dénoncent des malversations dans sa mise en oeuvre. 

A (re)voir :  RDC : le programme d'infrastructures du gouvernement épinglé par une ONG congolaise

Un an plus tard, dans le cadre d'une enquête anti-corruption sur le programme des 100 jours, plusieurs personnes sont arrêtées : David Blattner - le patron de la société de BTP Safricas, chargée de la construction de sauts-de-mouton censés réduire les embouteillages à Kinshasa, l'homme d'affaires Jammal Samih - patron des sociétés Samiba et Husmal chargées de la construction de logements sociaux préfabriqués, mais aussi Fulgence Baramos - directeur général du Fonds national d'Entretien Routier.

Thierry Taeymans, le directeur général de Rawbank -la première banque privée de RDC, a été remis en liberté provisoire après une semaine de détention.

TV5MONDE : Pourquoi le programme présidentiel des 100 jours fait-il scandale ?

Trésor Kibangula : Il faut remettre cela dans le contexte de l’époque. En mars 2019, le gouvernement précédent de l’ère Kabila est démissionnaire et le président Félix Tshisekedi n’a ni Premier ministre, ni gouvernement (Sylvestre Ilunga est nommé Premier ministre le 20 mai, son gouvernement entre en fonctions le 6 septembre, ndlr). C’est un contexte propice à l’opacité des affaires publiques. Seules deux personnes gèrent les affaires - Félix Tshisekedi et son puissant directeur de cabinet Vital Kamerhe.

Selon l’enquête, le programme d’urgence des 100 jours donne lieu à des marchés conclus de gré à gré. Il est question de sommes colossales, des dizaines de millions de dollars. En l’absence de gouvernement, tout se passe dans l’opacité totale.

(Re)voir : RDC, bilan des "100 jours" du président Félix Tshisekedi (mai 2019) 

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TV5MONDE : Que reproche la justice à Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du président Tshisekedi ?

Trésor Kibangula : Vital Kamerhe est présenté par le parquet comme la personne qui a supervisé les travaux du programme d’urgence des 100 jours. Au départ, il y a une commission de suivi, avec à sa tête Nicolas Kazadi qui s’est retiré par la suite. Il a été entendu par la justice mais aucune charge n’est retenue contre lui. La pièce maîtresse du dispositif de contrôle du programme des 100 jours reste Vital Kamerhe, c’est presque le seul maître à bord, sans regard du Parlement, sans gouvernement.

Pourtant, lors d'une mission de terrain du  Groupe d'Etude sur le Congo (GEC) il y a six mois de cela à Kinshasa, au sein du cabinet de la présidence on souligne que le directeur ne peut pas engager plus d’un million de dollars de fonds sans l’accord de son supérieur, à savoir le président de la République.
 
L’arrestation de Vital Kamerhe a l’effet dune bombe en RDC car personne ne s’attendait à ce qu’il puisse être arrêté après six heures d’audition devant le parquet général le 8 avril. Il ne s’agissait même pas d’une convocation, mais d’une invitation. Peu avant, Vital Kamerhe m’a confié qu’il était serein, tout comme son entourage. Personne ne s’y attendait car c’est un dirigeant de la coalition Cach (Cap pour le Changement) formée pour la présidentielle de fin 2018.

Vital Kamerhe avait retiré sa candidature pour soutenir celle de Félix Tshisekedi et leurs partis respectifs, l'Union pour la Nation Congolaise (UNC) et l'Union pour la Démocratie et le Progès Social (UDPS), se sont alliés. Vital Kamerhe est un poids lourd de la vie politique congolaise.
 
TV5MONDE : Quelles conséquences politiques pour le président Félix Tshisekedi ? 

Trésor Kibangula : Le président Félix Tshisekedi sait qu'en cas de rupture avec Vital Kamerhe et son parti, ces derniers ne pèsent pas si lourds que cela sur le plan numérique dans la coalition présidentielle et l’alliance avec la majorité parlementaire du camp de l'ex-président Joseph Kabila (le Front Commun pour le Congo - FCC).

Mais sur le plan politique, cela peut lui coûter le soutien du Kivu à l’est du pays, d’où est originaire Vital Kamerhe (natif de Bukavu). On observe des manifestations dans la grande ville de Goma. Il y a de ce point de vue un affaiblissement potentiel pour le président congolais.

Félix Tshisekedi espère tout de même convaincre l’UNC et notamment ses ministres en les assurant de conserver leurs postes. Promesse faite aussi de maintenir le quota de nominations de membres de l’UNC à la tête d’entreprises publiques. Cette démarche basée sur l’appât du gain vise à maintenir la coalition Cach et sauver la face. Mais cela ne sera pas facile car Vital Kamerhe est un fin politique et il y a un risque de scission de l’UNC.
 
TV5MONDE : Quel avenir pour le programme des 100 jours ? 

Trésor Kibangula : L'an dernier, le nouveau ministre des Finances (issu du camp Kabila) a bloqué l’engagement des fonds pour le programme des 100 jours. Selon lui, 70% des fonds ont déjà été décaissés, mais seulement 30% des sommes engagées ont donné lieu à des réalisations sur le terrain.

Le programme des 100 jours a un avenir sombre car au-delà des malversations révélées dans cette enquête, il y a la crise liée au coronavirus, une crise sanitaire qui a pour conséquence une crise économique. Il faut d’ores et déjà s’attendre à une baisse de plus de 5 miliards de dollars dans le budget 2020, soit une réduction de 50%. Il y a la baisse du cours des matières premières comme le cobalt, dont la RDC est le premier producteur mondial. Il y a aussi un transfert de moyens budgétaires alloués à la santé. Dans ce contexte, le programme des 100 jours n’est plus la priorité. Les chantiers en suspens risquent de ne pas reprendre avant des mois.
 
TV5MONDE : La justice congolaise a-t-elle conquis son indépendance ?

Trésor Kibangula : C’est un grand pas dans la bonne direction. Jamais une personnalité haut placée n'a été mise en détention et, peut-être, jugée lors d’un procès pour corruption présumée. Vital Kamerhe aurait-il agi seul ou bien le président Félix Tshisekedi aurait-il été au courant ? C’est là que l’on verra si la justice est indépendante.

Au cours des vingt dernières années en RDC, il y a toujours eu des dénonciations de corruption et des personnalités haut placées citées, mais sans suite, personne n’est inquiété. Cette fois-ci, une enquête et un audit ont été lancés sur le programme des 100 jours.

Force est de constater que le feu vert a été donné par l’exécutif le 7 février dernier. Cela s’est passé lors d’un conseil des ministres tendu. Le président était plutôt favorable à un audit. On peut le comprendre vu que cette affaire sensible pourrait impliquer son cabinet. Mais il y a eu pression pour lancer aussi une enquête.

Néanmoins, Félix Tshisekedi peut compter sur le soutien de ses partenaires internationaux, les Etats-Unis en tête. Les émissaires américains veulent des actes concrets et citent nommément des officiers supérieurs congolais à arrêter.

De plus, il y a eu une forte pression populaire notamment via les réseaux sociaux autour de deux cas retentissants : l’inachèvement des sauts-de-moutons à Kinshasa et l’affaire dite des 15 millions de dollars, restitués par des sociétés pétrolières mais qui auraient été détournés des caisses publiques selon un rapport de l’Inspection des Finances. 


TV5MONDE : La lutte contre la corruption a-t-elle des limites ? 

Trésor Kibangula : Le président essaie d’être au-dessus de la mêlée. La situation peut-elle se retourner contre lui ? Pour l’instant, la justice reste dans le cadre imposé par Félix Tshisekedi.  Il y a des limites.

C'est l'exécutif qui a donné l'impulsion et Féix Tshisekedi affiche sa volonté de lutter contre la corruption. Mais jusqu'où ? Il l'a dit dans une interview (sur TV5MONDE, ndlr) : il ne veut pas "fouiner dans le passé". C'est le même message qui est répété par son entourage jusqu'à aujourd'hui. Le président Tshisekedi n'est redevable que des actes commis sous son mandat. De plus, ce serait franchir une ligne rouge tracée par son allié Joseph Kabila.

A (re)voir : "Les droits de l’Homme c’est ma priorité", Félix Tshisekedi, président de la RDC

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Pourtant il y a matière à creuser sous l’ère Kabila. Fin 2015, Luzolo Bambi, conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de lutte contre la corruption, déclare même que chaque année 15 milliards de dollars sont détournés du Trésor public du fait de la corruption.

La société civile attend une justice équitable, qu’elle s’intéresse à d’autres affaires, comme celle des 15 millions ou celle de la Gécamines - entreprise publique congolaise premier fournisseur de cobalt dans le monde. Autant d’affaires de corruption présumée en suspens. L’enquête sur le programme des 100 jours est un signe très positif dans l’histoire judiciaire de la RDC, mais il faut en faire plus.