Afrique

Attaque meurtrière au Niger : "Il faut une autre stratégie dans la lutte contre les groupes djihadistes"

Des soldats du Niger participent à une patrouille commune avec des soldats français au Mali en 2015.
Des soldats du Niger participent à une patrouille commune avec des soldats français au Mali en 2015.
AP/Jerome Delay

Huit personnes, deux Nigériens et six humanitaires français, ont été assassinés dans la région de Kouré, à 60 kilomètres de Niamey, la capitale du Niger. Ces meurtres n'ont pas été revendiqués. Ils surviennent dans un pays régulièrement frappé par les groupes djihadistes sahéliens, comme l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Le général français Bruno Clément-Bollée, aujourd’hui consultant international en matière de sécurité en Afrique, milite pour la mise en place d'une nouvelle stratégie pour vaincre les groupes djihadistes. Entretien.

Les forces armées nigériennes traquaient les auteurs de l'attaque, qualifiée de "terroriste" par Niamey et Paris. Le parquet national antiterroriste français a annoncé  avoir ouvert une enquête pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste".

TV5MONDE : L’attaque n’a pas été revendiquée. Peut-on parler d'un acte venant d'un groupe de djihadistes ou d’un crime crapuleux ?

Bruno Clément-Bollée : Je ne crois pas à l’action de coupeurs de route, car il y aurait eu un butin récupéré et non une destruction totale. De même, il est difficile d’imaginer un crime crapuleux et un tel déchaînement de violence sans raison, sans revendication. Visiblement, les auteurs n’ont pas cherché non plus à effectuer une prise d’otages. Est-ce qu’on ne peut pas imaginer plutôt qu’un groupe terroriste tombe par surprise et sans le vouloir sur le véhicule des humanitaires. Auquel cas, il y aurait eu décision sur l’instant d’éliminer des témoins gênants ? On peut donc plus penser à une rencontre d’opportunité où chacun surprend l’autre. Je ne pense pas du tout à une embuscade préparée, car il y aurait eu soit récupération d’otages ou de butin, soit revendication pour « exploiter » médiatiquement ce terrible bilan. 

Quel groupe est responsable ? Difficile à savoir sans revendications. Deux groupes djihadistes sont présents dans cette région, l'Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) dont la zone d’action est plutôt à l’ouest de Niamey et Boko Haram qui est à l’extrême sud-est du pays, au nord du Nigeria.

La zone où l’attaque a eu lieu est entre ces deux zones d’action, à une heure de Niamey, à l’est. Ces derniers mois, les forces de la coalition G5 Sahel et leurs alliés, dont la force française Barkhane, ont multiplié avec un certain succès les interventions dans la zone dite des trois frontières, beaucoup plus à l’ouest donc et précisément pour affaiblir l'Etat islamique dans le Grand Sahara. Peut-être que face à cette très forte pression les groupes armés de l’EIGS tentent d’élargir la zone d’action, notamment dans des zones un peu moins couvertes par les forces de sécurité.

Un autre groupe armé, celui de Boko Haram, est présent dans l’extrême-est du pays. Ce groupe peut être aussi à l’origine de l’attaque, mais le mode de déplacement du groupe terroriste ressemble plus à celui du premier groupe cité. Y a-t-il une possibilité de rapprochement entre les deux groupes, pour une lutte commune plus efficace ? C’est à surveiller. Cette zone en tout cas n’était pas classée rouge, ce qui est le cas de 80% du Niger, mais orange, ce qui signifie quand même que la zone était déconseillée sauf raison impérative. Cet événement signifie clairement qu’il n’y a plus aucune région épargnée par la violence terroriste.
 
En février 2020, 600 soldats sont venus en renfort du dispositif initial de 4500 hommes. L'essentiel des renforts a été déployé dans la zone dite des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
En février 2020, 600 soldats sont venus en renfort du dispositif initial de 4500 hommes. L'essentiel des renforts a été déployé dans la zone dite des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
TV5MONDE

Le général François Lecointre, chef d’état-major des armées françaises, lors d’une audition devant le Sénat français en mars dernier, parlait d’une situation sécuritaire dans le Sahel identique à celle de 2013.  Peut-on parler d’un aveu d’échec de Barkhane sur le terrain ?

Non, on ne peut pas parler d’échec au regard des moyens engagés. Barkhane est forte de 5100 hommes, auxquels il convient d’adjoindre la force Takuba. Par ailleurs, elle n’agit pas seule. Il faut y adjoindre les forces locales de chaque pays, la force de la coalition G5 Sahel, les forces onusiennes dont la MINUSMA (la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali), les détachements des missions européennes. Mais au total, il faut aussi garder à l’esprit que le théâtre des opérations correspond à une zone qui fait la taille de l’Europe.

Sur la seule Bosnie, lors de la guerre civile en ex-Yougoslavie, il y avait sur le terrain pas moins de 40000 casques bleus. Par ailleurs, je ne pense pas que la réponse sécuritaire suffise. Ne faut-il pas imaginer une stratégie sahélienne, globale, qui combine toutes les dimensions, sécuritaire, politique, économique, sociale...  La solution n’est pas militaire, elle est globale. C’est d’abord aux acteurs sahéliens de prendre la main sur la crise pour la résoudre.

En quoi consiste cette stratégie sahélienne ?

La France et ses alliés auront beau empiler de nouvelles troupes aux forces déjà en place, je doute que cela change véritablement les choses. C’est d’abord une affaire sahélienne, où rien ne sera possible si on ne réussit pas notamment à gagner à cette cause les populations locales. C’est quand les populations locales coopéreront, par exemple en dénonçant le passage d’un convoi de djihadistes en moto, que les forces en place, Barkhane et ses alliés, pourront véritablement être efficaces. Il faut changer de logique. Il faut qu’une stratégie sahélienne, une stratégie globale, soit décidée et mise en place. Ce sont d’abord aux Sahéliens de décider et d’agir, en accord avec les populations locales, aidées par leurs alliés, pour mettre fin à ce conflit. Il faut se rappeler que cet islam pratiqué par ces terroristes djihadistes est un islam importé qui n’a rien à avoir avec l’islam de rite malékite présent traditionnellement dans toute cette région. Si les populations adhèrent à la politique sahélienne décidée, elles rejetteront elles-mêmes cet islam.

Stratégie sahélienne, cela signifie que les alliés des pays du Sahel, dont la France, doivent accepter que la stratégie contre les djihadistes soit déterminée et conduite par les Sahéliens. La France et les autres alliés doivent continuer à aider, mais pour une stratégie qui n’est pas la leur. Ensuite, il s’agit d’accepter de donner des moyens pour aider les autorités locales à se remettre à niveau sur les plans politique, sécuritaire, économique, social... Il s’agirait donc pour nous de se mettre non pas dans une démarche d’imposition mais d’accompagnement. 


L’assassinat des sept membres de l’ONG Acted ne risque-t-il pas de mettre fin à la présence des humanitaires étrangers dans cette région ?

Acted est une ONG très professionnelle. Ce sont des humanitaires qui n’ont pas pour habitude de prendre des risques inconsidérés et surtout ACTED est la dernière grande ONG de terrain qui reste présente dans cette région sur les problématiques d’aide et de développement. L’ONG va devoir réfléchir à de nouveaux modes d’action. Peut-être former à Niamey des humanitaires locaux qui eux-mêmes seront envoyés dans les zones difficiles. Mais peut-être que cela n’aura pas la même efficacité ?

Voir aussi : Niger : l'ONG Acted lance un appel à la communauté internationale

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Le Niger en proie aux attaques des groupes armées djihadistes

Le principal groupe djihadiste implanté est celui d'Abou Walid Al-Sahraoui, nommé par ses ennemis "Etat islamique au grand Sahara" (EIGS) et affilié depuis 2015 à l'organisation Etat islamique (EI). Il est à l'origine de dizaines d'attaques de camps dans les trois pays, et notamment au Niger : fin 2019 à Inatès, 71 soldats sont tués, et à Chinégodar début 2020, 89 soldats tués.

Dans l'est, le Niger fait face à une autre menace djihadiste, sur les rives du Lac Tchad: le groupe djihadiste Boko Haram y sévit, comme ISWAP (groupe djihadiste lié à l'EI, né d'une scission avec Boko Haram en 2016).

Les attaques djihadistes dans cette région du Niger sont nombreuses depuis cinq ans, notamment à Diffa, principale ville du sud-est nigérien.