Afrique

Attentat de Mogadiscio : "La Somalie est partie pour être un Etat failli"

L’explosion, qui s’est produite dans un quartier animé de la capitale somalienne ce samedi 28 décembre a fait au moins 79 morts et plusieurs dizaines de blessés.
L’explosion, qui s’est produite dans un quartier animé de la capitale somalienne ce samedi 28 décembre a fait au moins 79 morts et plusieurs dizaines de blessés.
© AP Photo/Farah Abdi Warsame

Ce samedi 28 décembre, la capitale somalienne a, de nouveau, été le théâtre d'une attaque au véhicule piégé. Au moins 79 personnes ont été tuées et des dizaines de blessés sont à déplorer. Lundi 30 décembre, les djihadistes somaliens shebab ont revendiquée cette attaque, qui s'inscrit dans un climat géopolitique tendu dans ce pays. Entretien avec Asiem El Difraoui, chercheur germano-égyptien, spécialiste des mouvements djihadistes.

Après l'attentat le plus meurtrier de l'Histoire de l'Afrique, à Mogadiscio, en 2017, qui a causé plus de 580 morts, la capitale somalienne a de nouveau été frappée. Si l'attentat n'a, une nouvelle fois, pas encore été revendiqué, le mode opératoire utilisé (véhicule piégé) laisse très peu de doutes sur l'implication du groupe terroriste des shebabs, très présent dans la région. Les Etats-Unis ont tué dimanche 29 décembre quatre "terroristes" lors de frappes menées en Somalie contre les miliciens islamistes shebabs.

TV5MONDE : On entend beaucoup parler de Daech, d’Al-Qaïda, d’Aqmi ou encore Boko Haram, moins de Harakat Al-Chabab al-Moujadjahidine ou shebabs. Qui sont-ils ?

Asiem El Difraoui : Tout d’abord, j’aimerais dire qu’on les a très longtemps négligés et on a sous-estimé leur rôle. Tout le monde criait victoire contre le pseudo califat de Daech et depuis des années, les spécialistes disent qu’il faut observer les autres mouvements djihadistes.

Aujourd’hui, les shebabs représentent un ensemble de plusieurs factions, qui découlent d’un mouvement djihadiste commun ancien, dont on peut situer l’avènement en 2006 ; avec une union de tribunaux islamiques qui ont gouverné la Somalie. Ces groupes se sont autonomisés. Une partie s’est alliée à Al-Qaïda, ce qui a posé un problème avec la majorité des autres groupes shebabs, qui refusent cette alliance.

La mouvance est particulière, parce que plutôt nationaliste, même si elle a recruté différents membres de la diaspora, éparpillés à travers le monde. Les shebabs rejettent le gouvernement somalien, qu’ils disent être soutenu par l’Occident.

Le scénario, les concernant, est assez semblable à celui d’Al-Qaïda ou de l’Etat islamique en Irak, dont on a annoncé l’affaiblissement, mais cela ne les empêche pas de continuer à commettre d’horribles attentats. On a eu l’exemple du plus meurtrier de l’Histoire de l’Afrique, à Mogadiscio, en 2017 (plus de 580 morts) qui, bien qu’il n’ait pas été revendiqué, est surement lié aux shebabs. Au vu de la dynamique, la Somalie est partie pour être un Etat failli, comme l’Irak ou la Libye.

L’attentat de ce samedi 28 décembre 2019, mais aussi celui de 2017 à Mogadiscio n’ont, pour l’heure, toujours pas été revendiqués par les shebabs. Est-ce une stratégie des shebabs, là où Daech mise énormément sur sa communication ?

Bien sûr, ça peut-être une stratégie. Oussama Ben Laden n’a, par exemple, pas tout de suite revendiqué l’attentat du 11 septembre. La terreur aveugle peut faire plus peur qu’une stratégie dite de la terreur revendiquée. Un ennemi invisible peut être plus intimident qu’un ennemi identifié. Elle permet d’aveugler ses opposants, vous terrorisez la population et vous laissez la place aux théories de conspiration.

Les shebabs bénéficient-ils d’un soutien populaire, à la manière de l’EI en Irak ?

Effectivement, les shebabs ont un soutien idéologique de la part d’une certaine partie de la population. Le climat de ce pays, dévasté par une guerre civile, vient expliquer cela. C’est d’ailleurs dans les territoires les plus reculés, les plus marginalisés, tels que les campagnes, que les shebabs vont recruter. Ils radicalisent la jeunesse et se servent également des enfants comme soldats.

La géographie très vaste, avec des infrastructures très faibles, leur permettent de procéder de la sorte sans être vraiment inquiétés. Le manque de perspectives pour cette jeunesse dans les territoires reculés est un terreau fertile pour le discours de ces djihadistes. D'ailleurs, il n'est pas anodin que l'attentat ait visé un quartier animé de la capitale et que les victimes soient principalement des étudiants.

On a récemment vu la France, par le biais d’Emmanuel Macron, appuyer sur l’importance du G5 Sahel, mais quelle est la politique des pays étrangers vis-à-vis des autres pays qui se situent à proximité ?

On a une réelle négligence globale. Le G5 se concentre sur le Sahel francophone, mais il faut trouver une solution bien plus globale, ou alors accepter le fait que la Somalie devienne un état défaillant. Aujourd’hui nous en parlons à cause de l’attentat, mais l’on peut s’attendre aux pires surprises. Ni la Ligue arabe, qui est un organisme très impuissant, avec un consensus minimal sur la lutte contre le terrorisme qui est devenue un fourre-tout dans lequel l’Egypte inclut la lutte contre les Frères musulmans, ni les Européens très frileux, ni les Américains qui ont déstabilisé la Somalie avec leur opération « Restore Hope » en 1993 ne sont partis pour trouver des solutions.  

Il faut savoir que même dans les cabinets ministériels du gouvernement français ou encore allemand, certains disent qu’il faut changer l’approche, qu’il faut qu’elle soit plus globale. Mais la volonté politique ne suit pas. Car le G5 Sahel est beaucoup trop limité, il faut prendre en considération un certain nombre de pays autour, tels que la Mauritanie, le Mali, le Tchad, le Niger, le Soudan, la Somalie, le Kenya, le Burkina Faso et d’autres, qui sont menacés par le djihadisme. On traite toujours les problèmes en mettant des pansements. Des navires gardent par exemple les voies maritimes menacées par les pirates somaliens, mais l’on ne règle pas le problème à la racine.


Qu’est-ce qui peut expliquer une telle passivité étrangère ?
Les territoires sont déjà méconnus, car on ne les considère pas comme des menaces immédiates. Mais à long terme, ça le sera et négliger cette menace est aberrant. Ma plus grande crainte vient du fait que l’Europe est incapable de développer une politique sécuritaire extérieure commune.

Seuls les pays méditerranéens sont ciblés. Mais plus au sud, pourtant, le problème est tout aussi important et on ne fait presque rien. Nous serons débordés, un jour, à cause de cette frilosité. Il faut lancer une vraie réflexion sur le djihadisme et sur notre attitude vis-à-vis de l'Afrique subsaharienne. Il faut une solution militaire, accompagnée de politiques économiques et d’une réflexion stratégique à long terme. Si l'on ne prend pas ce problème en main très vite, on court tout droit à la catastrophe.