Afrique

Au Mali et au Burkina Faso, des communautés locales négocient déjà avec des djihadistes

Des civils du cercle de Koro, ce 4 mai 2018, se sont réfugiés dans la localité de Dialakorobougou près de la capitale Bamako. Ils ont fui les combats.
Des civils du cercle de Koro, ce 4 mai 2018, se sont réfugiés dans la localité de Dialakorobougou près de la capitale Bamako. Ils ont fui les combats.
TV5MONDE/Capture d'écran

C’est une série d’accords qui est un peu passé inaperçue mais qui pourrait être porteuse d’espoir dans la résolution des conflits intercommunautaires au Mali et dans la zone des trois frontières. Les 12 et 24 janvier des communautés peules et dogons dans le centre du Mali ont décidé de mettre fin à leur conflit grâce à la médiation d’une ONG suisse. Des communautés locales n’hésitent plus aujourd’hui à négocier avec des groupes armés. Une voie pour la résolution des conflits au Sahel ? Les membres du G5 Sahel avec la France doivent se réunir au sommet de N'Djamena ces 15 et 16 février.

Les combattants des communautés peules et dogons sont-ils fatigués, épuisés et lassés par ce conflit ? Dans le cercle de Koro, district du Mali de 11 000 kilomètres carrés et frontalière avec le Burkina Faso, les hommes ont enfin décidé de poser les armes. Abdelkader Sidibé, chef de mission de l’ONG suisse, Centre pour le dialogue humanitaire, en est convaincu et il espère que cette fragile paix locale tiendra. « En signant ces accords ces communautés témoignent de leur lassitude face au conflit", constate dans un communiqué le membre de l’ONG, le chef de la médiation entre les  communautés peules et dogon.

L’heure est désormais au pardon. Dans onze des seize villages, les communautés peules et dogons se sont engagées à « œuvrer à la paix en pardonnant tous les actes passés ». Elles se sont également engagées à « garantir la libre circulation des personnes, des biens et du bétail et à respecter les us et les coutumes », selon les médiateurs communautaires de l’ONG suisse. Le grand marché de Koro sera donc accessible pour tous prochainement. Les Peuls pourront vendre du bétail. Les Dogons pourront écouler leurs produits agricoles.

2020, année la plus meurtrière pour les civils dans la région de Mopti

L’année 2020 a été en effet particulièrement meurtrière dans la région de Mopti où se trouve le cercle de Koro. Selon l’ONG Armed and Conflict Location and Event Data Project (Acled), 1592 décès liés au conflit ont été enregistrés durant cette année 2020 dans la région de Mopti, un record. Dans les 11 communes du cercle de Koro, qui ont signé les accords de paix, plus de 728 personnes sont mortes dans des conflits intercommunautaires de 2017 à 2020.  
Onze communes sur seize du cercle de Koro ont signé des accords de paix entre Peuls et Dogons.
Onze communes sur seize du cercle de Koro ont signé des accords de paix entre Peuls et Dogons.
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Les affrontements se sont en effet multipliés ces dernières années entre les Peuls, et les ethnies bambara et dogon. Les ethnies bambara et dogon ont créé leurs "groupes d'autodéfense"en s'appuyant sur les chasseurs traditionnels "dozos". La puissante milice dogon Dan Nan Ambassagou a été certes officiellement dissoute par le gouvernement malien mais elle reste toujours active. Elle fut, selon les autorités maliennes, responsable du massacre du village de Ogossagou le 23 mars 2019. Dans ce lieu de la région de Mopti au moins 157 civils peuls furent massacrés et le village fut réduit en cendres. Par la suite, l'attaque contre le village dogon de Sobane-Da dans le centre du Mali, le 10 juin 2019, avait fait 35 morts.

Voir : Mali : plus de 130 morts dans l'attaque d'un village peul

Bakary Sambe est universitaire, spécialiste du Sahel et directeur du Timbuktu peace Institute à Dakar au Sénégal. Selon lui, les autorités maliennes sont responsables de ce type de déchainement de violence. « Les Peuls sont des éleveurs et les Dogons sont des agriculteurs, il y a toujours eu des conflits autour de la question de l’eau et des terres entre ces communautés. L’État malien a délégué de fait la gestion de ces conflits à des milices, des groupes d’auto-défense. Même chose au Burkina faso où cela a été encouragé par le gouvernement. La gestion de la question sécuritaire par des communautés a créé un sentiment d’insécurité chez d’autres communautés rivales. Les Peuls ont cherché des protecteurs et ils ont trouvé cette protection notamment chez les groupes armés djihadistes », constate Bakary Sambe.

Lire : attaque d'un village dogon au Mali : "Le djihadisme et la question agraire expliquent en partie ces violences"

« Les Peuls sont une population marginalisée et laissée pour compte. Les élites politiques des pays comme le Burkina Faso ou le Mali se sont toujours méfiées de ces populations nomades difficilement contrôlables. Cette méfiance existait déjà chez les Français au moment de la période coloniale et les États centraux ont hérité de cette méfiance. L’État malien est quelques fois rentré dans une logique de dialogue avec les Touaregs. Cela n’a jamais été les cas avec les Peuls », constate l’universitaire. Au Burkina Faso, le gouvernement a encouragé la constitution de ces groupes d'autodéfense face aux groupes armés souvent assimilés à tort aux Peuls.


Les groupes djihadistes se greffent sur ces conflits intercommunautaires

                                                                                                                         Bakary Sambé, chercheur

« Marginalisés, confrontés à l’armement d’autres communautés, le prédicateur peul Amadou Koufa, affilié à Al-Qaïda, a pu facilement et largement recruter au sein de sa communauté au profit de son groupe armé, la Katiba Macina, en tenant un discours sur la marginalisation des Peuls », ajoute Bakary Sambé. Et c'est pour cela que, selon le chercheur, la résolution des conflits intercommunautaires dans la région des trois frontières est l'une des conditions de la fin de la violence. « Les groupes djihadistes se greffent sur ces conflits intercommunautaires », constate le chercheur. De fait, Le centre du Mali est pris dans un tourbillon de violences intercommunuataires depuis l'apparition en 2015 de ce groupe armé dans la région de Mopti.

Des accords similaires à ceux de janvier 2021 avaient déjà été signés il y a plus de deux ans mais ils n'avaient pas résisté à la poursuite des violences. Tiendront-ils cette fois-ci ?  Pour Bakary Sambé, la fin des violences intercommunautaires passe tout d’abord par une réforme des États malien ou burkinabé.

Ces accords sont intéressants et prouvent que le dialogue a déjà été engagé de facto par les légitimités locales et religieuses y compris avec des acteurs djihadistes 
 

            Niagalé Bagayoko, chercheuse, spécialiste des questions sécuritaires au Sahel

Selon l’universitaire Bakary Sambé, une partie des fonctionnaires, surtout au Mali, sont notamment perçus comme des prévaricateurs. « Des fonctionnaires et même des retraités de la fonction publique malienne n’hésitent pas à taxer, à extorquer les populations peules pour leur enrichissement personnel. Ce n’est pas pour rien que les Peuls évitent au Mali dans 20 pour cent des cas de faire appel à la justice du pays », décrit le chercheur. « Ces accords ont un aspect dilatoire. On cherche seulement à gagner du temps. On retarde la reprise de la violence », estime Bakary Sambe. La circulation des armes doit cesser et cette responsabilité incombe à l’État selon le chercheur. « Certaines communautés de Dogons parlent le peul et nombre de communautés réglaient leurs différends par des accords entre chefs coutumiers », rappelle l’universitaire Bakary Sambe.

La zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, constitue un des épicentres de l'activité des groupes djihadistes.
La zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, constitue un des épicentres de l'activité des groupes djihadistes.
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Niagalé Bagayoko, chercheuse, spécialiste des questions de sécurité dans le Sahel voit dans ces accords une volonté de la part des communautés locales de négocier avec les groupes armés. « Ces accords sont intéressants et prouvent que le dialogue a déjà été engagé de facto y compris avec des acteurs djihadistes par les légitimités locales qu’elles soient traditionnelles, religieuses, coutumières ou par des organisations non gouvernementales. Le Haut Conseil islamique du Mali joue également un rôle important dans le village de Farabougou dans le Cercle de Niono ( dans la région des trois frontières également) », estime la chercheuse.

Négociation locale au Burkina Faso

Les initiatives locales ne manquent pas. « Mais la difficulté est l’absence de coordination », tempère la chercheuse. L’exemple malien en tous cas n’est pas isolé. D’autres communautés n’hésitent pas à négocier avec les groupes armés dont certains sont affiliés aux groupes djihadistes.

« Des initiatives semblent également avoir été menées dans la région de Djibo au Burkina Faso. Celle-ci semble connaître une certaine accalmie », constate Niagalé Bagayoko, spécialiste des questions sécuritaires au Sahel. Le premier ministre burkinabé, Christophe Joseph Marie « a évoqué la possibilité d’engager éventuellement des discussions avec les groupes djihadistes », en réponse à la question d'un député le 5 février dernier. Le président Roch Marc Christian Kaboré y a toujours été fermement opposé. Négocier avec les djihadistes ? Pour des communautés locales au Mali et au Burkina Faso, c'est une option que l'on ne peut pas exclure.