Afrique

Au Mali, face au changement climatique, une micro-assurance pour les paysans

Un agent de la socité OKO en tournée d'inspection après les inondations dans la région de Ségou, le 8 octobre 2020. 
Un agent de la socité OKO en tournée d'inspection après les inondations dans la région de Ségou, le 8 octobre 2020. 
© D.R.

Depuis janvier 2020, une jeune start-up israélienne OKO propose une assurance aux petits exploitants agricoles maliens exposés aux conséquences du changement climatique. Une innovation rendue possible par le recours aux technologies mobiles et aux satellites. En fonction de la sévérité des pertes et pour chaque hectare de cultures endommagées, l’assuré peut ainsi percevoir une indemnité lui permettant de disposer d'un petit pécule jusqu'à la saison suivante. Mais la méfiance demeure chez les agriculteurs échaudés par le monde de l'assurance sur récoltes.

Dramane Traoré, cultivateur de maïs à Sanankoroba, dans la région de Koulikoro ne cache pas sa satisfaction. Il vient de recevoir une indemnité à hauteur de 55000 FCFA (83,84 euros).

« Au début, précise Dramane Traoré, j’étais un peu inquiet et méfiant vis à vis de la société OKO. Mais le paiement par mobile m’a très vite rassuré. C’est d’ailleurs par manque d’argent que je n’ai assuré qu’un hectare de cultures. L’année prochaine je compte assurer toute mon exploitation. » La cotisation est de 6000 FCFA (9,14 euros) pour une saison agricole.

Paysan de la commune de Fana, dans la région de Koulikoro, au sud du Mali, ayant reçu ses indemnités d'assurance par paiement mobile (21 158 FCFA, environ 32,25 euros) de la part de la société OKO, le 18 novembre 2020.
Paysan de la commune de Fana, dans la région de Koulikoro, au sud du Mali, ayant reçu ses indemnités d'assurance par paiement mobile (21 158 FCFA, environ 32,25 euros) de la part de la société OKO, le 18 novembre 2020.
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Des pluies diluviennes se sont abattues sur le Mali au cours des mois de juillet et août et les conséquences ont été dévastatrices pour les agriculteurs. Dans les régions du sud du pays cependant – Koulikoro, Ségou, Sikasso, Kayes et Bamako – certains petits exploitants touchés par les inondations ont pu faire face à leurs pertes grâce à une micro-assurance souscrite auprès de la start-up israélienne OKO.

Comme Dramane Traoré, ils sont aujourd’hui 1800 paysans à s’être ainsi couverts sur les 5000 qui se sont inscrits gratuitement auprès d’OKO.

Créée en avril 2018, à Tel Aviv, en Israël, cette start-up a mis à profit son expérience en micro-assurance vie et santé, pour concevoir et distribuer des produits d’assurance agricole.

Un système de protection adapté aux faibles revenus

Dans un pays comme le Mali où plus de la moitié de la population – environ vingt millions d’habitants – vit en zone rurale, les petites exploitations agricoles constituent bien souvent la principale source de revenus et de moyens de subsistance. Ces dernières années cependant, la majorité de ces exploitations est de plus en plus exposée aux risques naturels, en particulier de sécheresse et d’inondation.

D’où le besoin accru de concevoir et déployer des systèmes adaptés de protection contre les risques météorologiques. Et c’est pour essayer de répondre à cet impératif que la start-up israélienne OKO s’est associée, à travers leurs filiales, au groupe français de téléphonie mobile Orange, ainsi qu’à l’assureur panafricain SUNU.

Réunion d'information organisée par la société OKO, le 18 mars 2020, à Wakoro, dans la région de Ségou, au sud du Mali, avec une coopérative de femmes qui cultivent notamment du maïs. 
Réunion d'information organisée par la société OKO, le 18 mars 2020, à Wakoro, dans la région de Ségou, au sud du Mali, avec une coopérative de femmes qui cultivent notamment du maïs. 
© D.R.

La nouvelle assurance OKO se distingue cependant des systèmes traditionnels d’assurance agricole, car elle s’appuie essentiellement sur les technologies mobiles et les satellites. Le paiement de la prime s’effectue ainsi à partir de la plateforme Orange Money, ce qui contribue à rassurer les paysans sur les risques d’arnaque. Pour les cultivateurs de maïs par exemple, cette indemnité varie entre 25 000 FCFA (38,11 euros) et 159 500 FCFA (243,15 euros), en fonction de la sévérité des pertes subies et pour chaque hectare de cultures endommagées. 

L'analyse météorologique par satellite

Autre innovation : l’automatisation de procédés coûteux tels que l’analyse du sinistre par un expert. En lieu et place des spécialistes envoyés sur le terrain pour évaluer les dégâts et calculer les indemnités à verser aux assurés, la société OKO s’appuie sur des données satellite.

« Nous nous basons sur 35 années de données météorologiques fournies par satellite, souligne Simon Schwall, directeur général d’OKO, pour mesurer la fréquence et l’intensité des sécheresse et des inondations dans toutes les localités du Mali. Nous suivons ensuite ces mêmes données chaque jour pendant toute la saison, pour savoir si des intempéries ont eu lieu. »        

Tournée de recueil de données de rendement pour la saison 2021, auprès d'une coopérative de cotonculteurs de Tringa, dans la région de Kayes, au sud du Mali, le 4 avril 2020.<br />
 
Tournée de recueil de données de rendement pour la saison 2021, auprès d'une coopérative de cotonculteurs de Tringa, dans la région de Kayes, au sud du Mali, le 4 avril 2020.
 
© D.R.

Avant chaque campagne de récoltes, des seuils minimums pouvant causer des pertes de rendement et donc des compensations, sont définis avec l’aide des ingénieurs agronomes. Dans le cas d’une sécheresse par exemple, il faut qu’un seuil minimal de pluies cumulées ne soit pas atteint pour déclencher les indemnisations.

Et pour ce qui concerne les inondations, l’on peut par exemple fixer le seuil de pluie maximal que peut supporter une plante en deux jours. Tous ces seuils sont ensuite expliqués et communiqués aux agriculteurs, afin qu’ils sachent dans quels cas ils sont éligibles à une indemnité.

Des agriculteurs méfiants et prudents

Malgré tout, de nombreux paysans rechignent toujours à protéger leurs récoltes. A la tête d’une exploitation de 9,5 ha située à Konobougou, dans la région de Ségou, Youssouf Barro reste encore méfiant aujourd’hui. Ce cultivateur de sorgho, de maïs, de mil et de niébé, est d’autant plus sceptique qu’il n’a pas reçu la visite des agents de la société OKO. Touché par la sécheresse, il ne compte cependant pas souscrire une assurance.

« L’assurance est un produit abstrait en comparaison avec le microcrédit, nous confie Aurellie Modjo, experte en assurances et fondatrice du cabinet ID2A.  Lorsque les agriculteurs contractent un microcrédit, ils perçoivent une somme d’argent « tout de suite » ; tandis que dans le cas de l’assurance, ils obtiendront une somme plus tard. »

Rencontre organisée par la société OKO avec des paysans de Bougouni, dans la région de Sikasso, au sud du Mali, tous initialement réticents à l'assurance récolte, mais qui ont finalement changé d'avis. 
Rencontre organisée par la société OKO avec des paysans de Bougouni, dans la région de Sikasso, au sud du Mali, tous initialement réticents à l'assurance récolte, mais qui ont finalement changé d'avis. 
© D.R.

Les dirigeants de la start-up OKO reconnaissent en effet que de nombreux agriculteurs maliens restent prudents et craignent des arnaques. Afin d’atténuer cette défiance, ils s’appuient sur les responsables de coopératives et les chefs de village pour relayer la bonne information. Ils incitent également leurs agents à présenter leurs activités dans les langues locales.

Présente aujourd’hui au Mali et en Ouganda, la jeune entreprise israélienne souhaite se développer dans d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, Madagascar ou encore le Cameroun. A terme, son ambition est de devenir un leader panafricain de l’assurance agricole et d’exporter cette solution en Asie du sud-est et en Amérique latine.

Au Mali, l’agriculture occupe une place prépondérante dans l’économie. Et dans ce pays d’un peu moins de vingt millions d’habitants, le secteur agricole emploie près de 80% de la population active et contribue à environ 40% au PIB – selon les chiffres de la BAD, la Banque africaine de développement. Tout au long de l’année 2020 cependant, l’agriculture malienne, déjà très marquée par la crise sécuritaire et l’impact de la pandémie de la covid-19, a dû à nouveau faire face aux conséquences du changement climatique. La FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, estime que près d’un million de personnes pourraient être en insécurité alimentaire aiguë d’ici juin 2021.