Afrique

Au Mali, l’alarmante multiplication des tueries intercommunautaires

Chasseurs de la milice dogon Dan Na Ambassagou, impliquée dans de nombreuses exactions à l'encontre de civils peuls. <br />
<sub>(Photo d'illustration du rapport sur le site de HRW / Malijet)</sub>
Chasseurs de la milice dogon Dan Na Ambassagou, impliquée dans de nombreuses exactions à l'encontre de civils peuls. 
(Photo d'illustration du rapport sur le site de HRW / Malijet)

Plusieurs tueries ont ensanglanté ces dernières semaines la région centrale du Mali impliquant des communautés devenues opposées d'agriculteurs et d'éleveurs. Il ne s'agit plus d'incidents sporadiques mais de massacres perpétrés par des milices armées, causant des centaines de victimes civiles. 

Cela s’est passé le 12 décembre dernier dans la région de Bankass, non loin de Mopti (centre-Mali). Des hommes armés de la milice dogon Dan Na Ambassagou interceptent près de la localité de Gari un véhicule transportant une soixantaine d’hommes. Ces derniers fuient leur village, Mora, dans la crainte d’une attaque.

 

La suite est rapportée par un témoin cité par Human Rights Watch : « Ils ont ordonné à notre chauffeur de sortir, puis l’un d’entre eux a pris sa place et nous a conduits dans une grande base remplie de miliciens. Ils ont dit qu’ils allaient tuer tous les hommes. Ils leur ont ordonné de sortir un à un, puis les ont exécutés sur place avec des armes militaires. Plus tard, ils ont chargé leurs corps à bord d’un tricycle motorisé et sont partis avec. Ils nous ont gardés pendant trois jours, 30 femmes et 20 enfants. » 7 morts.

Une semaine plus tôt, les même miliciens avaient tué une quinzaine de civils peuls non loin de là. Représailles, semble-t-il, au meurtre de l’un des leurs. Après l’avoir encerclé, un groupe de Da Na Ambassagou investit le village de Lessagou-Peuh. « Ils étaient partout ; ils ont juste commencé à tuer ; les femmes n’ont pas été épargnées », a relaté un témoin à HRW.

Aggravation et extension des tueries

Plus au nord, dans la région frontalière du Niger de Menaka, une tuerie plus grave encore s’est aussi déroulée le 12 décembre. Les assaillants sont cette fois des Peuls soutenus, selon certaines sources, par l’État Islamique dans le Grand Sahara. « Vers six ou sept heures du matin, rapporte un autre témoin de HRW, deux des trois groupes de Peuls armés, arborant des armes militaires et se déplaçant à moto, ont attaqué deux camps nomades touaregs – Tassalatine et Wakassa – séparés de quelques centaines de mètres seulement. Ils ne s’en sont pas pris aux femmes, mais ont tué tous les hommes qu’ils ont trouvés. C’était une attaque rapide, la tuerie a été perpétrée en moins d’une heure ». Bilan : jusqu’à 47 tués – le nombre exact reste incertain -, de 10 à 80 ans.

Plus de 500 personnes selon l’ONU, dont de nombreux civils, ont ainsi péri depuis le début de l'année dans cette région. Plus de 75 pour cette seule semaine de décembre.

► Lire aussi : Au Mali, la spirale inquiétante des tueries intercommunautaires

« Les massacres de civils perpétrés par des milices dans le centre et le nord du Mali sont en train de devenir incontrôlables, alerte Corinne Dufka, directrice pour le Sahel à Human Rights Watch. Les autorités doivent agir rapidement et efficacement contre les milices si elles veulent mettre un terme aux cycles de meurtres et de représailles. »

Un conflit très enraciné

Bambaras et dogons, sont traditionnellement cultivateurs, les peuls éleveurs. Comme dans bien d’autres lieux d’Afrique, les deux activités s’opposent régulièrement pour l’accès aux points d’eau et aux terres. Au Mali, les désaccords étaient habituellement résolus à peu près pacifiquement, par les médiations d’autorités religieuses ou coutumières, voire étatiques.

Contrairement au nord saharien conquis en 2012 par les djihadistes, la région centre devenue théâtre de massacres n'est, comme son nom l'indique, ni reculée ni un désert. Elle fut longtemps le grenier du pays, jusqu'à la sècheresse dévastatrice de 1970.

Joyau de l'architecture soudanienne, Mopti, sur le fleuve Niger, était jusqu'en 2010 une cité très prisée des touristes, de même que Djenné, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.

"Capitale" d'un pays dogon qui a donné au Mali bien des élites, Bandiagara abrite l'une des plus remarquables mosquées du pays. "Enfant peul", Amadou Hampate Ba, référence littéraire et incarnation hautement respectée d'une singulière tolérance malienne y reçu sa formation.

Les changements climatiques à partir de la sécheresse des années 70, la « modernisation » du pays, l'exode rural, la prééminence grandissante de pouvoirs technocratiques multiples ont eu raison des premières, désormais absentes ou dépréciées.

L’irruption islamiste armée après 2011 a précipité les conflits tout en ruinant le crédit déjà faible d’un pouvoir central incertain.

Les opérations militaires anti-djihadistes, la circulation de différentes forces militaires maliennes et internationales (dont françaises, mais les opérations Serval et Barkhane se sont surtout déployées dans le nord du pays) ont pu un moment préserver une apparence de sécurité, ou masquer la détérioration de fond. Depuis 2015, le nombre d’incidents civils sanglants a en revanche suivi une progression régulière. Il a explosé au cours des derniers mois.

Les « groupes d’autodéfense » disent avoir pris en main leur sécurité car le gouvernement ne protégeait pas de manière adéquate leurs villages et leurs biens. Initialement économiques, les conflits tendent sinon à s’« ethniciser » (le racisme reste jusqu’à aujourd’hui relativement étranger à la culture malienne) du moins à prendre un aspect communautaire alarmant.

Aiguiseurs de haines

Les confréries africaines de chasseurs sont des sociétés aux racines très anciennes, plus ou moins secrètes et ésotériques qu'on trouve dans toute l'Afrique subsaharienne.

En Afrique de l'Ouest, ils sont appelés Dozos et sont très liés aux populations de langues mandingues. Ils jouent parfois un rôle de milice villageoise. Dans le Centre du Mali, les Dozos sont généralement dogons.

Fondé en 2016, le groupe Dan na Amassagou ("les chasseurs qui se confient à Dieu") est impliqué dans de multiples massacres.

Des confréries devenues combattantes – telle celle des chasseurs traditionnels dogons, les Dozos – viennent ajouter une touche suprémaciste aux uns ; les islamistes - influents chez les peuls – un vernis religieux aux autres.

L’accès facile aux armes à feu, y compris celles d’assaut, contribue à la militarisation générale et à l’amplification des tueries. Loin d’arbitrer et de pacifier, des autorités administratives semblent souvent couvrir les milices dogons et leurs exactions.

Dans un rapport publié aujourd'hui relatif à un massacre survenu en juin dernier - délicatement nommé « les incidents de Koumaga » - , la Minusma (mission des Nations-Unies au Mali) recommande au gouvernement malien de déployer des forces de sécurité dans les localités « les plus affectées par des attaques ou susceptibles d'être l'objet d'attaques par les dozos et d'autres groupes armés », le pressant de « mettre urgemment en œuvre les mesures de désarmement et de démantèlement des milices dozos » comme il s'y est engagé.

Mais à Bankass, où trois auteurs présumés des tueries du 12 décembre se trouvaient ces derniers jours aux mains de la police, les « chasseurs mécontents de l’arrestation de leurs camarades » sont venus en ville « semer le chaos », selon une source militaire. Cette dernière affirme la situation « sous contrôle » mais le maire d’une localité voisine juge la tension « toujours vive ».