Au Sénégal, les femmes craignent un recul de leur cause avec le procès de l'opposant Sonko

Un tribunal de Dakar doit rendre jeudi 1er juin un verdict très attendu dans le procès pour viols visant l'opposant Ousmane Sonko. L'affaire a surtout défrayé la chronique pour des raisons politiques, mais de nombreuses Sénégalaises déplorent une occasion manquée pour la cause des femmes.

Image
senegal droits des femmes

Dans un pays à majorité musulmane, l'attitude d'Adji Sarr, qui dénonce les violences sexuelles commises par Ousmane Sonko, est mal perçue par une bonne partie de la population - y compris chez les femmes.

AP / Tanya Bindra
Partager4 minutes de lecture

Certaines craignent même un retour en arrière, a fortiori après le procès du 23 mai. La plaignante, Adji Sarr, s'y est livrée, lors d'une audience publique à un récit très cru des actes qu'elle accuse M. Sonko d'avoir commis contre elle.

Le lendemain, sa déposition choc s'étalait à la Une des journaux, non pour sa résonance judiciaire ou sociétale, mais pour sa teneur sexuelle. "Salace", titrait l'un, "Comme un film porno" ou "X", titraient d'autres.

(Re)lire → Adji Sarr, l'accusatrice d'Ousmane Sonko, sous haute protection

Dans ce pays majoritairement musulman où la plupart des victimes de violences sexuelles restent silencieuses, certains Sénégalais se sont indignés de l'attitude de la jeune femme de 23 ans, employée d'un salon de beauté où M. Sonko allait se faire masser, et d'autres ont loué son courage.

Pour Aminata Libain Mbengue, membre fondatrice du collectif des féministes du Sénégal, "ce procès est un énorme recul qui laissera des traces dans l’histoire des droits des femmes". "Il n'y a eu aucun débat sur le consentement et les violences sexuelles. L'aspect politique a de suite pris le dessus", souligne-t-elle.

Peu importe le verdict, Adji Sarr a déjà pris perpétuité. Aminata Libain Mbengue, membre fondatrice du collectif des féministes du Sénégal

M. Sonko, adversaire le plus rétif du président Macky Sall, crie au complot du pouvoir pour l'écarter de la présidentielle de 2024. La mobilisation de ses supporteurs a donné lieu depuis deux ans à des heurts et des incidents souvent meurtriers.

Menacée, insultée, Adji Sarr, originaire d'un village de pêcheurs et dépourvue de formation, se terre, ne sortant plus que sous escorte policière. "Peu importe le verdict, Adji Sarr a déjà pris perpétuité", poursuit Mme Mbengue.

(Re)lire → Ndèye Fatou Kane : "Vous avez dit féministe ?"

Les féministes "sont passées à côté" parce que celles qui ont osé s'exprimer ont été violemment menacées par des partisans de M. Sonko, et parce que "les éléments de langage" de celui-ci, très populaire auprès des jeunes, "ont infusé dans le débat public", dit-elle.

Les féministes divisées

Un certain nombre de militantes qui disent se battre pour les femmes soutiennent l'opposant et remettent ouvertement en question la parole d'Adji Sarr.

"Être féministe ne veut pas dire défendre tout et n’importe quoi", dit Nafissa Fall, 27 ans, membre d'une organisation féministe. Elle est convaincue qu'Adji Sarr n'a pas été violée. "On (les féministes) est déjà mal perçues au Sénégal, on ne peut pas se discréditer en soutenant une femme qui n'a pas été violée", affirme-t-elle.

(Re)voir → Viols et féminicides au Sénégal : "Dafa Doy !" - plus jamais ça !

TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...

 

Au-delà de la question du viol, c'est l’instrumentalisation d’une femme à des fins politiques qu'il faut regretter. Rosalie Aduayi Diop, sociologue

"Depuis le début, mon problème, c’est l’attitude de la fille", estime également Amy Wane, 27 ans. "Les femmes qui en sont victimes (de viol) ont honte, cachent leur visage. Adji Sarr, elle, s'exhibe sur les réseaux sociaux, vient au tribunal avec une robe rouge moulante, n'apporte aucune preuve", énumère-t-elle.

"Au-delà de la question du viol, c'est l’instrumentalisation d’une femme à des fins politiques qu'il faut regretter", déplore la sociologue Rosalie Aduayi Diop, qui a travaillé sur les violences sexuelles.

La chercheuse note de nombreuses avancées pour les femmes ces dernières années dans ce pays aux mœurs imprégnées par un islam conservateur. Elles ont de plus en plus accès à des postes à responsabilité, sont plus représentées en politique, et le Parlement a criminalisé le viol en 2020.

Culture du silence

Mais si le viol reste tabou, les victimes ignorent pour la plupart la loi et la culture du silence perdure. "On essaie toujours d’arranger les choses en famille", pour préserver les liens familiaux et éviter la stigmatisation de la victime, explique Mme Diop.

"Si je voulais violer, je choisirais une femme autre qu'une guenon frappée d'AVC". Ousmane Sonko, opposant politique accusé de viol par Adji Sarr

La déposition d'Adji Sarr n'a pas levé le doute. Toutes les femmes interrogées par l'AFP ont en revanche condamné les paroles proférées par M. Sonko au lendemain du procès : "Si je voulais violer, je choisirais une femme autre qu'une guenon frappée d'AVC".

(Re)lire → Miss Sénégal : des propos sur le viol qui ne passent pas

"Utiliser un tel qualificatif sur une femme sénégalaise est dégradant et la pire insulte au moment où des noir.e.s un peu partout dans le monde luttent contre les préjugés et les violences racistes", a réagi le Réseau des féministes du Sénégal dans une tribune.

Ces propos normalisent "la culture du viol et sont indignes d’un homme qui aspire à la plus haute fonction".

14.6937, -17.44406