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Au Tchad, mort d'Idriss Déby Itno : "Un homme s’en va mais tout le système reste"

Idriss Déby Itno, le 13 janvier à Pau (France) à l'occasion d'un sommet du G5-Sahel.
Idriss Déby Itno, le 13 janvier à Pau (France) à l'occasion d'un sommet du G5-Sahel.
© Regis Duvignau/Pool Photo via AP, File

Plus de trois décennies au pouvoir et une réélection confirmée à la veille de sa mort : la disparition du président tchadien Idriss Déby Itno ce mardi 20 avril 2021 ouvre nécessairement une période d'incertitude. Mais la reprise en main immédiate de la situation par l'armée devrait installer une continuité qui rassurera les partenaires du Tchad. Au détriment des règles démocratiques. Analyse de Kelma Manatouma, chercheur en Sciences politiques à l'Université Paris X-Nanterre (France).

TV5MONDE : Kelma Manatouma, vous êtes vous-même tchadien. Quelle est votre analyse en apprenant la mort du président Idriss Déby ?

Kelma Manatouma : Au-delà de la disparition d’un homme qui a servi le Tchad pendant si longtemps se pose déjà la question de l’après. Il faut s’attendre à une situation difficile avec la décision des militaires de confier à son fils Mahamat Idriss Déby Itno la direction de la transition. Il est surnommé alias Kaka et est bien connu dans les arcanes de l’armée tchadienne dont il est un général. Il a occupé la tête de la DGSI, les services de sécurité. C’est quelqu’un de déjà très reconnu. Il a également travaillé au cabinet de son père.

Néanmoins, c’est une période d’instabilité car l’on peut aujourd’hui parler de coup d’Etat de la part des militaires. La Constitution prévoit que le président de l’Assemblée doit prendre le pouvoir (NDLR : l'armée vient d'annoncer la mise en place d'un conseil militaire de transition).

Incertitudes encore car il existe également des tensions internes, au sein de la communauté à laquelle appartenait Idriss Déby. Je pense notamment à l’épisode impliquant son cousin Yaya Dillo. Je pense aussi, toujours au sein de cette communauté zaghawa, aux frères Timan et Tom Erdimi, neveux du président Déby. Cette même communauté zaghawa est au coeur de l’armée d’élite tchadienne. Comment vont-ils se comporter ?

Le président a officiellement été tué lors de combats contre un groupe rebelle, le FACT (Front pour l'alternance et la concorde au Tchad). Cette disparition peut-elle modifier la stratégie de cette rébellion ?

Le FACT, dirigé par Mahamat Mahdi Ali est issu de l’UFDD de Mahamat Nouri. C’est l’un des groupes rebelles présents dans le nord du Tchad qui ont combattu aux côtés de certains dirigeants libyens comme le général Haftar. Mais le pouvoir libyen leur a demandé de quitter la Libye. Le 11 avril dernier, jour de l’élection présidentielle, ils ont lancé une opération qui les a menés jusqu’à Mao dans le Kanem, à 300 kilomètres de la capitale N’Djaména. C’est là-bas que le président Déby, mais aussi des généraux de l’armée, ont trouvé la mort.

Le FACT revendique clairement le départ d’Idriss Déby et affirme vouloir proposer un changement et de l’espoir aux Tchadiens. La mort de Déby ne va pas nécessairement tout changer. Il y a un tout un système qui a été mis en place. Et le fait d’installer au pouvoir le fils du président ne va certainement pas apaiser cette situation.

Le président Déby était également un acteur de poids dans le dossier sahélien et la lutte contre les djihadistes.

Oui et c’est préoccupant dans le sens où le président Déby s’est engagé personnellement pour la lutte contre le djihadisme au Sahel et au Lac Tchad. Mais une fois encore, un homme s’en va mais tout le système reste et Mahamat Idriss Déby Itno était depuis longtemps aux côtés de son père. Il a lui-même dirigé l’intervention du Tchad au Mali. Il était également présent auprès de son père au Lac Tchad. Cette continuité a de quoi rassurer les partenaires présents au Sahel, dont la France. Mais au détriment, une fois encore, de la démocratie et de ses règles.