Afrique

Bénin : "la restitution des œuvres d’art à l'Afrique est une hypocrisie"

Trône du roi Ghezo, Bénin, XIXème siècle. Musée du Quai Branly-Jacques Chirac 23/11/2018
Trône du roi Ghezo, Bénin, XIXème siècle. Musée du Quai Branly-Jacques Chirac 23/11/2018
AP Photo/Michel Euler

Le Petit Musée de la Récade, près de Cotonou, présentait ce vendredi 17 janvier, 28 nouveaux objets d’art africain don d’un collectif d’antiquaires. On a évoqué à cette occasion la question de la « restitution » des œuvres d’art africaines de la France à ses anciennes colonies. Or il ne s’agit pas du tout de ça comme nous l’explique Bernard Dulon, marchand d’art et membre de ce collectif.
 

Le Petit Musée de la Récade est un projet de longue haleine qui est né grâce à l’initiative privée de plusieurs mécènes. Les œuvres présentées sont des dons de la Galerie Vallois, du Collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés et de l’ONG l’Hed. Il ne s'agit pas du tout d'oeuvres « restituées» par l'Etat français comme on a pu le lire ou l'entendre.

« On a décidé de le faire à titre tout à fait bénévole pour offrir aux jeunes générations béninoises la possibilité de communiquer avec un art avec lequel ils étaient un peu coupés depuis des générations. » nous explique Bernard Dulon, marchand d’art et membre de ce collectif d'antiquaires qui a permis le retour de ces oeuvres. 


TV5MONDE : Pourquoi un musée des sceptres royaux ?

Bernard Dulon : La récade (c'est le nom de ces sceptres royaux ndlr) est un objet qui historiquement et géographiquement est circonscrit au royaume du Bénin. Elle est liée au royaume d’Abomey. On en a fait que dans cet endroit du monde et dans un but précis. Si on avait voulu faire un musée du tambour, on aurait pu le faire à Paris, ou à Bamako, voire à Shanghaï. Bref, on peut le faire partout dans le monde. Mais des récades il n’y en a eu qu’au Bénin et au Dahomey. C’est important qu’on puisse en voir sur place. C’est maintenant chose faite, puisque le musée a réuni entre pièces anciennes, historiques et des pièces contemporaines plus de 150 objets.

Quelle est la provenance de ces objets ?

Nous les achetons sur le marché classique de l’art africain, soit en vente publique ou par des collections, mais il y a des gens qui nous font des dons pour le musée.

Est-il difficile d’exporter des œuvres d’art vers l’Afrique ?

Il n’y a pas de difficulté pour exporter du territoire européen car la valeur de ces œuvres est pour la plus part d’entre-elles inférieure à 50.000 €. Elles ne nécessitent pas de passeport. Dans le cas contraire, ça prend un peu plus de temps. Quand nous importons au Bénin, on est censé payer des taxes mais quand on leur explique qu’il s’agit d’un don nous parvenons à ne pas payer de droits de douanes. Nous faisons tout de manière privée. Nous avons notre transporteur. Nous faisons nos caisses, nos socles. Nous fabriquons tout. Nous ne recevons aucune aide.

Que pensez-vous de la question des restitutions des œuvres évoquée par Emmanuel Macron en novembre 2017 ?

C’est une hypocrisie totale. On a pillé le continent africain depuis mille avant Jésus Christ, on continue à le faire et on voudrait nous faire croire qu’en rendant trois masques et quatre fétiches on va se dédouaner. C’est un peu délicat. Je pense que la restitution est un problème uniquement politique, mis en avant par le gouvernement français qui peut encore résister à l’invasion chinoise en donnant quelques objets que les Chinois n’ont pas. Mais c’est, très clairement, du néo-colonialisme.
  Le rapport Sarr-Savoy sur la restitution des oeuvres d'art par la France a-t-il été utile ?

Le rapport Sarr-Savoy a l’intérêt de faire regarder les choses autrement. Mais c’est le rapport de deux personnes qui malheureusement ne connaissent rien du tout à la réalité africaine. Ils posent très mal le problème. Le cheval de la repentance est facile à enfourcher mais je crois qu’il faut faire attention à ce qu’on dit et à ce qu’on fait. Même dans le cadre actuel des 26 œuvres d’art rendues au Bénin tous les Béninois ne sont pas d’accord. Parce qu’il y a encore des guerres de succession au trône béninois. Parce qu’il y a encore des gens qui sont formellement opposés au pouvoir des rois d’Abomey et que ces statues vont leur redonner du pouvoir.
  Il ne faut pas oublier qu’à 50 km d’Abomey il y a encore une place du général Dodds. Elle se trouve sur les terres d'une ethnie voisine qui a vu l’arrivée du général français comme une libération et dont on a fêté le centenaire de la victoire contre les rois du Dahomey en 1994. Pour eux c’est la personne qui a sauvé leur population des exactions des rois du Bénin. C’est toujours très complexe et il n’y a jamais une seule façon de regarder le problème.