Afrique

Burkina Faso : des comédiennes amateures sur la scène des Récréâtrales à Ouagadougou

Jeune femme au coeur de la lumière.
Jeune femme au coeur de la lumière.
© Osvalde Lewat

Du 29 octobre au 5 novembre prochain, se tient à Ouagadougou, au Burkina Faso, la 12ème édition des Récréâtrales, l’un des plus grands festivals de théâtre du continent. Dans un contexte marqué par l’instabilité politique et la recrudescence des violences terroristes, le festival, qui fête ses vingt ans cette année, a choisi pour l’un des deux spectacles d’ouverture, une pièce intitulée « Tu dis PDI » [PDI, personne déplacée interne, NDLR], qui mêle danse et théâtre et chant, jouée en pulaar et en mooré par des femmes victimes du terrorisme et réfugiées dans la ville de Kaya, dans le centre-nord du pays. Ces femmes sont par ailleurs à l’affiche de « Face· », une série photographique de la photographe, réalisatrice et romancière camerounaise Osvalde Lewat.
 

Depuis 2002, les Récréâtrales sont « un espace panafricain d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales. » Un espace qui, tous les deux ans, de février à novembre, à Ouagadougou, est le théâtre d’un processus en trois étapes : recherche-formation, création-production et diffusion. Des dizaines d’artistes, auteurs, metteurs en scène, scénographes et comédiens, se retrouvent dans des résidences artistiques un peu particulières. Celles-ci se déroulent en effet dans les cours familiales du quartier populaire de Bougsemtenga, vieux quartier historique de la capitale burkinabé, dont la population, plutôt jeune et cosmopolite, vit essentiellement « des bénéfices qu’elle retire de ses activités artisanales et commerciales. »

Un spectacle joué en pulaar et en mooré

Pour cette 12ème édition, l’un des deux spectacles d’ouverture du festival, intitulé « Tu dis PDI », joué en pulaar et en mooré [deux des langues parlées au Burkina Faso, NDLR], et qui mêle danse, théâtre et chant, est le résultat de « deux mois d’ateliers avec une cinquantaine de Burkinabé exilés sur leur propre terre et résidant dans les camps de réfugiés de la ville de Kaya », dans le centre-nord du pays. Un spectacle issu du projet Terre ceinte, mis en œuvre par les Recréâtrales depuis 2021, et basé sur le roman éponyme, de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, paru chez Présence africaine en 2014.

(Re)voir : "Bande-annonce de la 12ème édition des Récréâtrales"

Dans ce roman, Terre ceinte, Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021 pour La plus secrète mémoire des hommes, nous plonge dans le chaos quotidien de Kalep, une ville du Sumal, pays « imaginaire » bien sûr, sous le contrôle total des islamistes. Et pour des millions de Burkinabé, cette fiction est aujourd’hui une réalité. En plus du drame que constitue l’exil interne, une partie de ces populations, la communauté peule en particulier, est confrontée à une stigmatisation, voire à des appels à la haine, du fait de la présence de Peuls dans les rangs djihadistes.

Être dedans et se regarder de l’intérieur. Essayer de comprendre ce qui est arrivé pour le dépasser.

Aristide Tarnagda, directeur des Récréâtrales

Et pour le comédien, dramaturge et metteur en scène burkinabé Aristide Tarnagda, par ailleurs directeur des Recréâtrales : « Terre ceinte est un projet conçu pour participer à la reconstruction sociale et psychologique des femmes, des hommes et des enfants victimes du terrorisme. Il est nécessaire que l'art soit présent dans le quotidien de ces populations, afin d'amorcer une catharsis et le retour du goût à la vie. C'est aussi un geste de solidarité. » Une solidarité qui se traduit notamment par la volonté des responsables du festival, de faire jouer la pièce « Tu dis PDI », par des comédiennes amateures déplacées internes. « Être dedans et se regarder de l’intérieur, précise Aristide Tarnagda. Essayer de comprendre ce qui est arrivé pour le dépasser. »

Des comédiennes amateures doublement à l’honneur

D’ailleurs, ces comédiennes non-professionnelles seront doublement à l’honneur. Juste après leur spectacle d’ouverture, elles assisteront au vernissage de l’exposition « Face· », une série photographique que leur a consacrée la photographe, réalisatrice et romancière camerounaise Osvalde Lewat. « Elles ont dû quitter leurs maisons, souligne Osvalde Lewat, leurs villages, leurs foyers, pour se réfugier à Kaya. C’est une initiative très forte, de réunir ces femmes-là, pour déclamer des textes en langues locales. C’est déjà significatif. Et ça nous fait penser à l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o, qui est parmi les premiers dramaturges du continent à avoir décidé de faire du théâtre en langues locales. Mais surtout, dans le contexte particulier du Burkina Faso, ce sont des femmes qui se sont retrouvées par la force des choses, dans des relations antagonistes, puisque les Peuls sont stigmatisés, considérés comme des terroristes. »  

Regarder la vie en Face. Kaya, août 2022, série Face<strong>· </strong>
Regarder la vie en Face. Kaya, août 2022, série Face· 
© Osvalde Lewat

Pendant toute la durée du festival, qui a lieu comme toujours dans les cours familiales du quartier de Bougsemtenga et dans la fameuse rue 9.32, hôte des Récréâtrales, les photos de la série « Face· » seront présentes. Dans un pays fracturé sur les plans politique, social et sécuritaire, ces femmes qui ne se parlaient pas auparavant, qui vivaient dans des camps de réfugiés différents, et qui aujourd’hui jouent ensemble dans un même spectacle, sont le symbole d’un rapprochement et d’une réconciliation possibles, grâce notamment à l’art. Et comme l’affirme Aristide Tarnagda, consacrer une exposition à ces femmes noyées jusque-là dans le flot des personnes déplacées internes, « c'est participer à leur redressement, au retour de leur dignité, de leur beauté, de leur foi en elle-même qui a été volée par ceux qui tuent, pillent, violent, humilient. »

(Re)lire : "Pourquoi une telle stigmatisation des Peuls au Sahel ?"

L’auteure des photos, Osvalde Lewat, pour qui il ne s’agit surtout pas d’un simple reportage, abonde dans le même sens. « Ce que je voulais, précise-t-elle, c’était montrer, présenter ces femmes-là, ces femmes qui font face, qui se tiennent debout. L’exposition s’appelle « Face· ». Et elle s’appelle ainsi parce que ce que j’ai vu quand je suis allée à la rencontre de ces femmes-là, c’étaient des personnes qui se tenaient face à la vie, face aux difficultés, et qui avaient le courage, l’énergie de continuer à espérer en des lendemains meilleurs, même si la réalité qu’elles affrontent pour le moment est extrêmement difficile. Je voulais figer ces instants-là, puisque, bien sûr il y a des reportages dans la presse, et même à la TV, mais montrer ces femmes dans leur dignité, dans leur grandeur, les montrer comme des personnes, et non pas comme des objets de curiosité, ou des objets d’apitoiement, était très important pour moi. »