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Burkina Faso : le nouveau premier ministre Lassina Zerbo n'a pas droit à l'échec

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Dans son discours pour le 61e anniversaire de l'Indépendance, le président burkinabé  Roch Marc Christian Kaboré appelle à la réconciliation nationale et à l'effort de guerre. Son nouveau premier ministre Lassina Zerbo a la lourde tâche de lutter sur deux fronts : contre les djihadistes et contre la corruption. Entretien avec Windata Zongo, directeur de recherches au Centre africain d'analyses et de recherches diplomatiques et stratégiques (CAARDIS).

TV5MONDE : Le président Roch Marc Christian Kaboré a fait un discours à l’occasion du  61e anniversaire de l’Indépendance avec un ton grave au vu du contexte sécuritaire très détérioré : que faut-il retenir?

Windata Zongo, directeur de recherches au Centre africain d'analyses et de recherches diplomatiques et stratégiques (CAARDIS) : Ce discours du président Kaboré résume la situation, l’ambiance, l’état des lieux qui prévaut au Burkina Faso. En ce moment, une grande partie du territoire est occupé, une grande partie de la population se retrouve déplacée. Il y a beaucoup de maux qui minent la société, notamment les questions liées aux forces de défense et de sécurité (FDS) et l’outil logistique nécessaire pour leur permettrent de résister.

Tous ces facteurs font qu’on assiste à une perte de la légitimité empirique du régime du président Kaboré, même si ce dernier a toujours une côte de sympathie auprès de la population.

Il faut toutefois qu’ils prennent des décisions très fortes. Je pense que le discours qu’il a fait résume ce qu’il va se passer dans les jours à venir.

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TV5MONDE : Le président appelle à la réconciliation nationale une priorité majeure, et dit que "le terrorisme au Burkina Faso est alimenté et entretenu par la haine née de notre histoire politique récente". A quoi fait-il allusion ?

Windata Zongo : Il fait allusion notamment à la situation depuis 2011, mais il ne faut pas oublier que depuis des dizaines d’années auparavant, il y a une partie de la population burkinabé qui s’est sentie lésée, historiquement abandonnée. Les frustrations se sont radicalisées et on voit ce que cela donne aujourd’hui : c’est des Burkinabés qui attaquent des Burkinabés, d’où l’idée d’une réconciliation nationale telle que formulée par le président Kaboré. J’espère que cela va se traduire concrètement par des actes.

Ce qui compte aujourd’hui : d’abord à court-terme, comment reconquérir l’intégrité du territoire. Ensuite comment réconcilier les Burkinabés afin que de telles situations ne puissent se reproduire.

TV5MONDE : Le président appelle aussi à la fin de son discours à un effort de guerre. Il annonce "la mise en place d’un dispositif de collecte et de gestion transparente des contributions". Selon vous cette mesure est-elle adéquate et comment est-elle perçue par la population ?

Windata Zongo : C’est une idée qui a déjà été évoqué par des mouvements de la société civile et par des personnalités religieuses, mais ce qui bloque c’est au niveau de la gestion transparente des fonds.

Vous voyez ce qui se passe au niveau du département de la défense et de la sécurité : selon le ministre de la Défense, le budget de l’armée a augmenté de 61 à 240 milliards de francs CFA et on n’arrive toujours pas à doter les Forces de défense et de sécurité (FDS) d’outils logistiques adéquats pour faire face au terrorisme. On se pose légitimement la question de la gestion de ces fonds. L’ASCE-LC, la structure chargée de lutter contre la corruption au Burkina Faso, n’a pas accès aux dossiers du ministère de la Défense pour juger de l’effectivité de la gestion transparente des fonds.

Mais si comme le dit le président on peut garantir la gestion transparente des fonds de la collecte, pourquoi ne pas le faire pour les autres départements ? C’est aussi une question légitime.

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TV5MONDE : Selon vous, qui seraient les contributeurs, étant la situation économique et sociale difficile d’une grande partie de la population ?

Windata Zongo : Tout Burkinabé aimant son pays et voyant la situation de son pays, et quel que soit la situation économique, sa contribution est toujours la bienvenue. Quelle que soit la modicité de la somme, tout Burkinabé peut participer dans la mesure où c’est sa contribution à l’effort collectif que le président entend mener pour qu’on puisse permettre aux FDS et tous les autres acteurs intervenants dans la lutte contre le terrorisme de bénéficier de ressources assez conséquentes pour pouvoir faire face à ce phénomène. Quel que soit la position sociale de tout Burkinabé, l’idée est que l’intérêt national doit primer. Cela peut être le vecteur de la naissance d’une solidarité nationale.

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TV5MONDE : Le président a nommé un nouveau premier ministre Lassina Zerbo, avec un profil de scientifique et de diplomate : cette nomination est-elle une surprise pour vous ?

Windata Zongo : Ce n’est pas complètement une surprise car c’est un acteur qui interagissait déjà de manière ponctuelle avec le président du Burkina Faso. Il ne vient pas en terrain inconnu. C’est aussi un acteur diplomatique qui peut mobiliser certaines ressources qui nous manquaient, il a un carnet d’adresse très fourni. C’est un homme réputé intègre et il faut de telles personnes pour épauler le président du Burkina Faso dans sa nouvelle tâche.

Mais la réalité, c’est sur le terrain. Va-t-il réussir à fédérer autour de lui, faire preuve de fermeté dont a besoin le Burkina Faso ? Car il y a une forme de laxisme qui s’installe au niveau des sphères des structures étatiques, il y a une forme de lassitude. C’est à lui de remobiliser les troupes, et avec fermeté j’insiste, dans la lutte contre la corruption. Ce dernier point sera un élément essentiel dans la reconquête de la légitimité empirique du président Kaboré. J’espère que le premier ministre Zerbo va travaillera à la mise en oeuvre de mesures très fortes contre la corruption et à la remobilisation des troupes sur la question de l’intérêt national.

TV5MONDE : Sur quels moyens ou forces peut compter le premier ministre Lassina Zerbo ?

Windata Zongo : Le chef de l’Etat a déjà entamé une réforme de l’armée : il y a deux semaines de nouvelles têtes ont été nommées dans l’armée, la gendarmerie nationale etc. C’est des hommes nouveaux, avec de nouvelles idées et déterminés à lutter. Il faut que le président et son nouveau premier ministre puissent coordonner tout cela, mettre les ressources à leur disposition, être au contact permanent avec les troupes, développer une forme de proximité intense pour être au courant de ce qu’il se passe au jour le jour. Cela va contribuer à faire renaître la fibre patriotique au sein des troupes.  

Je pense que M. Zerbo a le profil, il n’est pas un politique, il est là pour travailler avec une feuille de route précise, avec des hommes fraîchement nommés. Mais je répète il faut des mesures très fortes, avec beaucoup de coercition, sinon on va à l’échec.

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TV5MONDE : On qualifie souvent le Burkina Faso de maillon faible sécuritaire dans le Sahel, faut-il s’inquiéter pour la stabilité politique du pays ?

Windata Zongo : Je récuse l’expression car le Burkina Faso n’est pas le maillon faible sécuritaire. Ce qui arrive au Burkina Faso est dû au fait de sa position géographique. Les terroristes ont tout à fait raison de vouloir faire tomber le Burkina Faso parce que si le pays bascule, cela leur facilitera la tâche pour tout le reste de la zone de l’Afrique de l’ouest. Les frontières sont poreuses.

Donc, depuis le départ il fallait que les forces des différents pays qui entourent le Burkina Faso puissent travailler avec lui afin de vaincre le terrorisme. C’est quelque chose qui semble être entrepris. Pour preuve, l’opération qui vient d’avoir lieu entre les forces de défense burkinabé et nigériennes et qui a permis de neutraliser une centaine de terroristes et de détruire beaucoup de matériel logistique. Ce genre d’opérations doivent être pérennisées. Considérer le Burkina faso comme le maillon faible est assez réducteur. C’est oublier qu’il y a une affaire de stratégie derrière et que la  position géographique du pays fait que les gens attaquent notre pays de part et d’autres.

(Re)voir : Le Burkina Faso est-il le maillon faible au Sahel ?