Afrique

Cameroun : un jeune torturé par les forces de défense et de sécurité en zone anglophone

Militaires du BIR, le Bataillon d'Intervention Rapide, l'une des troupes d'élite camerounaise déployée dans la région anglophone, afin de combattre les séparatistes.  
Militaires du BIR, le Bataillon d'Intervention Rapide, l'une des troupes d'élite camerounaise déployée dans la région anglophone, afin de combattre les séparatistes.  
Capture d'écran / TV5MONDE

A quelques jours du procès des massacres de Ngarbuh, dans la région anglophone camerounaise du nord-ouest, au cours duquel dix enfants et trois femmes avaient été tués par des militaires, épaulés par une milice peule en conflit avec les populations locales, un nouveau scandale impliquant les forces de défense et de sécurité vient d’éclater au Cameroun. Une vidéo amateur de 9 minutes et 35 secondes montre des scènes de torture à peine soutenables, infligée à un jeune soupçonné d’être proche des séparatistes ambazoniens, par des membres des forces de défense et de sécurité, qui ont ensuite posté ces images sur les réseaux sociaux.
 

Ce sont des images qui ont enflammé les réseaux sociaux camerounais et provoqué une très vive émotion. Dans une vidéo d’une dizaine de minutes environ, un jeune homme en pantalon noir, torse nu, subit des exactions d’une violence inouïe, perpétrées par des membres des forces de défense et de sécurité camerounaises, qui ont ensuite posté la vidéo sur les réseaux sociaux le 11 février dernier - jour traditionnellement réservé à la fête nationale de la jeunesse, depuis le milieu des années 1960.

Une véritable scène de torture

L'un des soldats, auteurs des sévices infligés au jeune Jean Fai Fungong, s'apprête à le frapper avec le dos d'une machette, à Ndu, dans le nord-ouest du Cameroun, le 11 février 2021.
L'un des soldats, auteurs des sévices infligés au jeune Jean Fai Fungong, s'apprête à le frapper avec le dos d'une machette, à Ndu, dans le nord-ouest du Cameroun, le 11 février 2021.
Capture d'écran / Image Facebook

Ce jeune habitant de la localité de Ndu, dans la région anglophone du Nord-Ouest du Cameroun, va vivre un long calvaire au cours duquel il est frappé violemment à coups de pied, de poings, et même avec une machette, à la tête, dans le dos, sur le ventre et la plante des pieds. Durant cette véritable séance de torture, les membres des forces de défenses et de sécurité tentent de lui extorquer des aveux sur sa présumée proximité avec les séparatistes.

Au cours de ce simulacre d’interrogatoire, le jeune homme aurait reconnu qu’il a un petit frère qui, lui, appartient à un groupe séparatiste, mais qu’il ignorait où se trouvait ce dernier. Trois jours après la diffusion de ces images, le sous-préfet de Ndu, Adamou Shuaïbu Ibrahim, a été la première autorité à attester de la provenance de la vidéo et à s’en indigner avec fermeté.

Dans un message adressé aux autorités militaires du territoire dont il a la charge, il écrit : « Suite à des images horribles de torture d’un certain Jean Fai Fungong, de Ndu, par des éléments de vos forces respectives, le 11 février, après une célébration réussie de la journée de la fête de la jeunesse à Ndu ; des actes horribles que vos hommes ont eu l’audace de filmer et publier sur les réseaux sociaux, je vous demande, par la présente, de lancer immédiatement des mesures disciplinaires et judiciaires contre leurs auteurs. »

L'enquête des autorités camerounaises

Après une enquête du ministère camerounais chargé de la Défense, un communiqué publié ce 15 février et signé par son porte-parole, le capitaine de vaisseau Cyrille Serge Atonfack, authentifie cette vidéo amateur. « La scène se déroule dans la journée du jeudi 11 février 2021, dans la localité de Ndu, département du Donga-Mantung, région du Nord-Ouest, peut-on y lire. Les premières investigations menées ont conduit à l’identification de la victime, le nommé Jean Fai Fungong, soupçonné d’être un relais criminel et terroriste local. »

La suite du communiqué indique que les tortionnaires du jeune Jean Fai Fingong, tous membres des forces de défense et de sécurité, sont deux gendarmes, deux soldats et quatre policiers. Par ailleurs, ces hommes dont on ignore les identités et les corps d’appartenance, « ont immédiatement été mis aux arrêts à la brigade territoriale de gendarmerie de Ndu, sur instructions du ministre délégué à la présidence chargé de la Défense. »

Jean Fai Fingong, le jeune anglophone torturé par les forces de défense et de sécurité camerounaises, à Ndu, dans la région du nord-ouest, le 11 février 2021, et Gérard Ngala, député du RDPC, Rassemblement du Peuple Camerounais, le parti au pouvoir.
Jean Fai Fingong, le jeune anglophone torturé par les forces de défense et de sécurité camerounaises, à Ndu, dans la région du nord-ouest, le 11 février 2021, et Gérard Ngala, député du RDPC, Rassemblement du Peuple Camerounais, le parti au pouvoir.
Capture d'écran / Kontripipo

Il est également précisé dans ce message à la presse que « les enquêtes disciplinaires, administratives et judiciaires prescrites par le haut commandement et ouvertes par les autorités administratives locales et les forces de défense et de sécurité, permettront de préciser les contours de ces intolérables agissements. » En revanche, il ne nous a pas été possible d’en savoir davantage, car le capitaine de vaisseau Cyrille Serge Atonfack a réservé une fin de non-recevoir à toutes nos questions. « Ce que vous avez sous la main est suffisant. Oubliez le reste », a-t-il précisé, en référence au communiqué de presse. 

Seul le maire de Ndu, Abdou Kanfon Borno, que nous avons joint par téléphone, nous a apporté quelques éléments d’information supplémentaires. Après avoir rappelé qu’il n’avait pas été informé de l’arrestation du jeune Jean Fai Fingong, il dit avoir découvert la vidéo sur les réseaux sociaux. Selon lui, après la célébration de la fête de la jeunesse, ce fameux 11 février 2021, les populations de Ndu se sont rendues dans un bar local, appelé Dallas. C’est à ce moment-là que ces actes de torture ont été commis sur le jeune Jean Fai Fingong.

Dans une vidéo d'une minute et cinquante secondes diffusée ce mardi 16 février sur la page Facebook du blog anti-ambazonien KontriPipo, bien connu des populations anglophones, et que nous a fait parvenir Richard Tonga, originaire de Ndu et journaliste pour la radion Hot Cocoa, à Bamenda, chef-lieu de la région du nord-ouest, Jean Fai Fingong affirme qu'il est en vie. Il en profite pour remercier très vivement Gérard Ngala, député du parti au pouvoir, le RDPC, Rassemblement du Peuple Camerounais, qui a payé ses frais d'hospitalisation et l'a aidé à disposer d'un petit pécule pour des besoins urgents tels que l'achat d'un téléphone portable. Ce dernier est actuellement suivi par le personnel de l'hôpital de Nkambe, toujours dans la région du nord-ouest.

Une condamnation quasi-unanime

Par la voix de son maire, le conseil municipal de Ndu condamne très fermement des actes qu’il qualifie de barbares et inhumains. Jean Fai Fingong, qui est marié et sans enfant, est un jeune citoyen camerounais de la commune de Ndu, dont le père est décédé, mais dont la mère est toujours en vie, affirme Abdou Kanfon Borno. Notre confrère Richard Tonga nous a également confirmé l’appartenance à sa ville natale du jeune Jean Fai Fingong.

Dès la diffusion de ces images sur les réseaux sociaux, une partie de la classe politique camerounaise s’est immédiatement élevée contre ce nouveau scandale au sein des forces de défense et de sécurité camerounaises. Dans une déclaration publiée sur sa page Facebook, le député du Social Democratic Front (Front Social Démocratique), Jean-Michel Nintcheu, écrit : « Rien, absolument rien ne saurait expliquer encore moins justifier la barbarie de Ndu. Il est inadmissible qu'un civil à mains nues soit torturé de la sorte alors qu'il a été déjà maîtrisé par les forces de défense et de sécurité. Les images sont terrifiantes et insoutenables. »

(Re)voir : "Cameroun : au moins six enfants tués en zone anglophone"

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Dans un communiqué signé par Me Désiré Sikati, le secrétaire national délégué chargé des droits de l'homme et de la gouvernance du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun, l’un des principaux partis d’opposition à l’heure actuelle, « condamne avec la dernière énergie ces actes qui ternissent l'image des forces de défense et de sécurité camerounaises et plus largement celle de notre armée. »

Même son de cloche chez Félix Agbor Nkongho Balla, avocat défenseur des droits de l’homme et figure bien connue de la société civile anglophone camerounaise, par ailleurs président du centre pour les droits humains et la démocratie en Afrique (Center of Human Rights and Democracy in Africa, CHRDA). « Vous ne pouvez pas torturer quelqu’un parce que son frère est membre d’un groupe séparatiste, nous a-t-il affirmé. Ce n’est pas possible. Il n’est pas membre de ces groupes. Tout le monde doit condamner de tels actes. Je me réjouis cependant que le gouvernement ait déclaré que les auteurs de ces faits sont aux arrêts, et qu’ils seront poursuivis devant les tribunaux. »

Un conflit qui dure depuis cinq ans

Ce nouveau scandale autour des forces de défense et de sécurité camerounaises intervient dans un contexte de regain de tension dans la région anglophone. Le 13 février dernier, le préfet du département de Lebialem, dans le sud-ouest cette fois-ci, a annoncé le rapt de trois chefs traditionnels, qui ont ensuite été assassinés par les séparatistes ambazoniens. Une tuerie qui rappelle celle de Ngarbuh, survenue il y a tout juste un an, dans la région du nord-ouest.

Cérémonie d'hommage aux victimes de la tuerie de Ngarbuh, en présence d'Adolphe Lele L'Afrique, gouverneur de la région du nord-ouest, le 13 février 2021.
Cérémonie d'hommage aux victimes de la tuerie de Ngarbuh, en présence d'Adolphe Lele L'Afrique, gouverneur de la région du nord-ouest, le 13 février 2021.
© Capture d'écran/Equinoxe TV

A l’époque, aux dénégations initiales de l’armée, avaient succédé une enquête et un rapport attestant que dix enfants et trois femmes avaient été tués par des militaires, épaulés par une milice peule en conflit avec les populations locales. Pour l’ONU, ce sont au moins 23 civils, dont quinze enfants et deux femmes enceintes qui ont été éliminés au cours de ce massacre. Le 4 février dernier, les autorités camerounaises ont annoncé l’indemnisation des victimes à hauteur de 5 millions de francs CFA par famille – environ 7 630 euros. Deux gendarmes et un soldat avaient été inculpés. Leur procès devrait s’ouvrir ce 18 février, à Yaoundé, la capitale du pays.

Depuis bientôt cinq ans, l’armée et les groupes séparatistes ambazoniens s’affrontent dans les régions camerounaises du nord-ouest et du sud-ouest, où vit la majorité de la population anglophone, dont une partie s’estime discriminée et marginalisée par la majorité francophone. Selon un rapport d’Amnesty international daté de février 2020, les combats, comme les exactions et meurtres de civils par les deux camps, ont fait à ce jour plus de 3000 morts et 700 000 déplacés.