Afrique

Centrafrique : l’arrestation d’un ressortissant français, symbole de la rivalité franco-russe ?

L'ancien militaire Juan Rémy Quignolot après son arrestation à Bangui, en Centrafrique, le 10 mai 2021.
L'ancien militaire Juan Rémy Quignolot après son arrestation à Bangui, en Centrafrique, le 10 mai 2021.
© Capture d'écran

A l’issue d’un point de presse qui s’est tenu ce mercredi 12 mai à Paris, les autorités françaises ont déploré une instrumentalisation de l’arrestation à Bangui, deux jours plus tôt, d’un ressortissant français, Juan Rémy Quignolot, présenté comme un mercenaire, et dont les photos et informations personnelles sont immédiatement apparues sur les réseaux sociaux.  
 

Il aura fallu un peu moins de quarante-huit heures après l’interpellation lundi 10 mai à Bangui, en Centrafrique, d’un ressortissant français chez qui la police dit avoir trouvé « un très important arsenal », avant que les autorités françaises déplorent une « instrumentalisation manifeste de cette arrestation ». Un langage diplomatique qui semble traduire dans une certaine mesure la perte d'influence de la France en République centrafricaine, au profit d'une puissance qu'elle ne désigne pas mais qui ne fait aucun doute.

Duel à distance entre Paris et Moscou

Photo du présumé passeport de Juan Rémy Quignolot, tel qu'il a été publié sur les réseaux sociaux.  
Photo du présumé passeport de Juan Rémy Quignolot, tel qu'il a été publié sur les réseaux sociaux.  
© Capture d'écran

L'affaire éclate dans une mise en scène plutôt soignée à Bangui. Juan Rémy Quignolot, un quinquagénaire français à l’allure plutôt sportive, est présenté à la presse devant les locaux de l’Office central pour la répression du banditisme (OCRB), une unité spéciale de la police centrafricaine. A ses pieds, l’ensemble des pièces d’un arsenal de guerre : fusils mitrailleurs, pistolets, fusils à lunettes, munitions…

Immédiatement après, les images de Juan Rémy Quignolot, les mains attachés dans le dos, ainsi qu’une photo de la page principale de son passeport présumé (avec photo, nom et état-civil) ont été partagées sur les réseaux sociaux. Une publicité qu’a également dénoncé la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères : « les informations personnelles de cette personne ont été immédiatement rendues publiques par le biais de réseaux de désinformation liés à la promotion d’intérêts bien identifiés qui sont habitués à viser la présence et l’action de la France en République centrafricaine. »

Sans la nommer, Paris dénonce dans cette affaire la main de Moscou, sur ce territoire qui faisait encore partie il y a quelques années, de ce qu’on a longtemps appelé en Afrique, le pré carré français. Ses soupçons d’instrumentalisation apparus dès le début tiennent notamment au tweet publié le jour même de l’arrestation par Valéry Zakharov, le conseiller russe du président centrafricain Faustin Archange Touadéra : « Un citoyen étranger a été détenu à Bangui avec une énorme quantité d’armes et de munitions. »

Un dangereux mercenaire ou un simple bandit ?

Juan Rémy Quignolot devant les locaux de l'OCRB, l’Office central pour la répression du banditisme, à Bangui, en Centrafrique, le 10 mai 2021.<br />
 
Juan Rémy Quignolot devant les locaux de l'OCRB, l’Office central pour la répression du banditisme, à Bangui, en Centrafrique, le 10 mai 2021.
 
© Capture d'écran

Interrogé sur ces accusations d’instrumentalisation des autorités françaises, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement centrafricain, Ange-Maxime Kazagui, s’est d’abord refusé à tout commentaire, avant d’ajouter : « Nous prenons bonne note de cette publication, je ne l’ai pas lu d’ailleurs. Maintenant, instrumentalisation pour instrumentalisation, je pense que, au moment où nous parlons, les faits d’armes, ou les faits qui sont évoqués concernant nos forces de sécurité sont bien souvent instrumentalisés, je vous l’accorde, non pas par les autorités françaises, mais par beaucoup de médias occidentaux. Deuxièmement, pour ce qui concerne ce monsieur [Juan Rémy Quignolot], nous n’avons rien instrumentalisé, nous avons publié le fait qu’une personne a été arrêtée de telle manière, et dans tel contexte. »

Quelques heures avant la réponse officielle du ministère français des Affaires étrangères, le porte-parole du gouvernement centrafricain nous confiait déjà que ces soupçons d’instrumentalisation sont surtout une interprétation des médias français. « Vous parlez d’instrumentalisation, nous a-t-il lancé. Alors, est-ce que nous allons lancer un débat ? Qu’est-ce qui vous fait penser que cela est instrumentalisé ? Cette personne existe-t-elle ou bien est-elle virtuelle ? Oui, elle existe. Est-ce qu’elle a été arrêtée avec des équipements de guerre ? Oui ! ça été le cas. Est-il français ? Oui, c’est le cas. Que faisait-elle avec des armes ? Alors, en quoi cela peut-il être instrumentalisé ? Voilà, vous comprenez donc pourquoi je pense qu’il faut laisser à la justice l’opportunité de faire son travail et ensuite nous verrons bien. »

Et à rebours des déclarations qui ont suivi l’arrestation de Juan Rémy Quignolot, le porte-parole du gouvernement centrafricain parlait du prévenu comme d’un simple bandit. « Et très sincèrement nous a précisé Ange-Maxime Kazagui, je n’ai aucun intérêt en tant que porte-parole du gouvernement à dire plus que cela sur cette affaire. Elle ne nous gêne en rien du tout cette affaire. Et il y en a d’autres, et je ne vois pas pourquoi on lui donnerait une lumière particulière. » Une position qui tranche avec la présentation très solennelle à la presse de cet ancien militaire et de tout l’arsenal dont il disposait à ce moment-là.

L'influence de la Russie en Centrafrique

Cette affaire met en lumière l’influence grandissante de la Russie en Centrafrique. Débutée il y a un peu plus de trois ans, la coopération militaire avec le gouvernement du président Faustin-Archange Touadéra permet aujourd’hui à la Fédération de Russie d’être solidement implantée dans le pays. Ces derniers mois, la République centrafricaine apparaît de plus en plus comme l’un des symboles forts de la présence russe sur le continent. Et c’est en janvier 2018, grâce à une livraison d’armes présentée comme un don du gouvernement russe, qu’a été scellé ce rapprochement entre les deux pays.

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue centrafricain Faustin-Archange Touadéra, lors du sommet Russie-Afrique qui s'est tenu à Sotchi, en Russie, le 23 octobre 2019.
Le président russe Vladimir Poutine et son homologue centrafricain Faustin-Archange Touadéra, lors du sommet Russie-Afrique qui s'est tenu à Sotchi, en Russie, le 23 octobre 2019.
© Sergei Fadeyechev, TASS News Agency Pool Photo via AP

Depuis 2013, le Conseil de sécurité des Nations unies impose en effet un embargo – allégé en janvier 2020, en faveur des forces de défense et de sécurité - sur les armes à la République centrafricaine. L’objectif étant d’éviter que des armes, même achetées légalement, ne tombent entre les mains des groupes armés rebelles. La Centrafrique est en effet ravagée depuis huit ans par une guerre civile meurtrière. Aujourd’hui encore, malgré la réélection en décembre dernier du président Faustin-Archange Touadéra, les deux-tiers de pays sont contrôlés par des groupes armés qui exploitent ainsi les richesses minières locales.     

Et c’est justement la présence de cette rébellion lourdement armée, composée bien souvent de nombreux mercenaires étrangers issus de la sous-région, et qui sèment terreur et désolation dans le pays, qui conduisent régulièrement les autorités de Bangui à exiger la levée totale de cet embargo. En attendant, la coopération avec la Russie a permis à l’armée centrafricaine, aidée par les paramilitaires du groupe privé russe de sécurité Wagner et les forces spéciales rwandaises, de repousser l’offensive rebelle lancée juste avant la présidentielle de décembre dernier.

Miliciens musulmans de la Seleka dans les rues de Bangui, en Centrafrique, en janvier 2014.
Miliciens musulmans de la Seleka dans les rues de Bangui, en Centrafrique, en janvier 2014.
© AP Photo/Jerome Delay-File

Malgré les accusations de « graves violations des droits humains » formulées fin mars dans un rapport d’experts mandatés par l’ONU à l’encontre des membres de Wagner et des soldats centrafricains, les autorités de Bangui se félicitent de leur coopération avec la Fédération de Russie. « On nous parle du groupe Wagner, mais le gouvernement centrafricain n’a pas signé avec un groupe Wagner, ni qui que ce soit. Le gouvernement s’est accordé avec un autre gouvernement, celui de la Russie, sous les formats qu’elle a jugé utile, nous a mis à disposition des instructeurs, des armes et ainsi de suite » nous a confié Ange-Maxime Kazagui, le ministre centrafricain de la Communication et porte-parole du gouvernement.