Afrique

Claudy Siar : "Il y a une génération Hamed Bakayoko"

Les gros titres des journaux à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le jeudi 11 mars 2021, après le décès du Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko. Il est décédé le 10 mars 2021 à l'âge de 56. 
Les gros titres des journaux à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le jeudi 11 mars 2021, après le décès du Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko. Il est décédé le 10 mars 2021 à l'âge de 56. 
©AP Photo/Diomande Ble Blonde

"Dieu nous l’avait prêté et Dieu a jugé bon de le reprendre", titre ce matin le quotidien ivoirien l’Intelligent d’AbidjanLe Mandat parle, lui, d’une "ultime séparation" quand Fraternité Matin se contente d’un humble "Adieu Hambak". Ce vendredi 19 mars, toutes les Unes s’accordent sur l’événement majeur qui endeuille la Côte d’Ivoire : le décès d'Hamed Bakayoko le le 10 mars dernier. Après un hommage national grandiose, se tenaient aujourd’hui ses funérailles à Séguéla, sa ville natale. L’occasion de parler de ce "grand Ivoirien" avec Claudy Siar, journaliste, producteur et ami d’Hamed Bakayoko.
 

TV5MONDE : Le décès  Hamed Bakayoko a boulerversé la Côte d'Ivoire, en témoigne l'hommage national qui lui a été rendu mercredi 17 mars. Alassane Ouattara lui-même pleure la disparition d'un "fils". Quelle place occupait Hamed Bakayoko en Côte d'Ivoire ? 

Claudy Siar, journaliste et producteur Hamed Bakayoko était "un enfant de la Côte d’Ivoire" parce qu’il aimait profondément son pays. Il aurait pu, au regard de ses relations, de ses ambitions, avoir une carrière continentale ou internationale, s’installer ailleurs dans le monde pour s’accomplir mais il a toujours aimé cette Côte d’Ivoire. La preuve de cela, c’est lorsqu’il y a eu ce moment difficile de transition pour le pays, Hamed Bakayoko est l’un de ceux qui a accepté d’être dans un gouvernement sous la présidence de Laurent Gbagbo alors que ce n’était pas sa sensibilité politique. Il a montré de la loyauté envers le président Gbagbo mais surtout envers le peuple ivoirien. Même ses adversaires lui reconnaissent cet amour de la Côte d’Ivoire et c’est suffisamment rare en Afrique pour le souligner. 

Hamed était respecté, pour un homme politique c’est la chose la plus importante. Il était aimé car il n’avait jamais, vis-à-vis même de ses adversaires, été dans la condescendance, dans la supériorité ni même le mépris. Cela encore sur le continent est suffisamment remarquable pour le souligner également. 
Chargement du lecteur...

TV5MONDE : On le comprend, Hamed Bakayoko était très populaire, particulièrement auprès des jeunes. Ils étaient nombreux mercredi dernier pour lui rendre hommage. Quelle relation entretenait-il avec la jeunesse de son pays ? 

Claudy Siar : Hamed Bakayoko, bien avant l’arrivée de Barack Obama, le président le plus cool de la planète en 2009, avait déjà cette proximité avec les uns et les autres. Lorsqu’il est devenu ministre, il est resté le même homme, il avait besoin de cette proximité, de rester auprès du peuple. Hamed Bakayoko était discret, accessible, c’est ce qui a fait sa popularité aussi bien auprès de l’élite que de monsieur et madame tout le monde. Les jeunes ivoiriens des quartiers défavorisés reconnaissent en lui un fils de la Côte d’Ivoire mais surtout, une personne qui les respecte et qui donne sa dignité au pays. En Afrique, les responsables politiques ont souvent une distance avec le peuple que l’on ne comprend pas, ce n'était pas le cas avec Hamed Bakayoko. 

Il était attaché à la culture de son territoire, je devrais d’ailleurs conjuguer ce mot au pluriel, c’est ce qui explique qu’il est aimé de tout le monde. On ne dit pas "Hamed est de tel bord, de tel ethnie", il EST la Côte d’Ivoire. Hamed Bakayoko est allé bien au-delà dans cet amour de la culture puisqu’aujourd’hui à Abidjan sont présents des artistes d’Afrique centrale, des artistes venus de France. Des femmes et des hommes de la culture qui lui rendent aujourd’hui hommage parce que l’on sait ce qu’il représentait.

TV5MONDE : Hamed Bakayoko a été plusieurs fois ministre. Ministre des Nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) sous Laurent Gbagbo, Premier ministre jusqu’à aujourd’hui mais jamais ministre de la culture. Il a pourtant d'abord été un homme de culture avant d'être un homme politique.  

Claudy Siar : L’histoire d’Hamed Bakayoko commence à Radio Nostalgie à Abidjan (ndlr, une des premières radios privées de Côte d'Ivoire qu’il a dirigée). Il a fait les bonnes études, eu le bon cursus, on devine très vite ce qu’il peut devenir mais ce qui est fascinant avec lui, il a su s’entourer des gens qu’il fallait au moment où il le fallait. Il a su saisir les opportunités, ce qui ne veut pas dire que c’était un opportuniste. Les opportunistes souvent échouent dans leur mission, Hamed n’a jamais échoué. 

Hamed Bakayoko au bout de quelques années, en sachant le rapport qu’il avait avec les artistes, avec l’art en général, était attendu sur la question de la culture. Mais il n’était pas du tout quelqu’un qui voulait être là où les choses sont confortables. Il a joué le rôle qu’il pouvait jouer à un moment T de l’histoire de la Côte d’Ivoire et être ministre de la Culture aurait été pour lui une sorte de fauteuil doré, de facilité alors que la Côte d’Ivoire était dans la difficulté. J’imagine qu’on a dû lui proposer à plusieurs reprises ce poste mais qu’il a dû le refuser. 
Chargement du lecteur...
En revanche, personne ne pouvait imaginer que notre confrère Hamed Bakayoko deviendrait un jour Premier ministre. La Côte d’Ivoire et de nombreux pays d’Afrique ont besoin de femmes et d’hommes capables qui se dépassent et Hamed Bakayoko qui s’est dépassé. La preuve avec l’hommage qui lui est rendu aujourd’hui. 
 

"Hamed Bakayoko avait vu juste en DJ Arafat"

TV5MONDE : Vous le disiez, Hamed Bakayoko avait un lien privilégié avec de nombreux artistes. Il a notamment largement contribué à la réussite de DJ Arafat mais pas que. Quel rôle a-t-il joué dans le monde culturel ivoirien. 

Claudy Siar :  C’était un amoureux de la culture. Hamed Bakayoko venait régulièrement à des concerts, soutenir les uns et les autres. C’était un mécène, il a beaucoup aidé les artistes. 

Lorsqu’Hamed a pris sous son aile DJ Arafat, ce dernier était un artiste d’une liberté totale. C’est souvent ce que l’on attend des artistes : être ce que nous ne serons jamais. C’est pour cela qu’à travers eux, leurs chansons, nous rêvons ou nous imaginons avoir une autre vie. Pour cela, DJ Arafat n’a pas toujours été très bien compris, lui qui était le fils de Tina Spencer et de Pierre Houon, des artistes qu’Hamed appréciait. Ce fils prodige était décrié par certains notamment par l’establishment culturel et musical ivoirien. Hamed Bakayoko l’a pris sous son aile et c’est ainsi qu’il est devenu l’incarnation d’une nouvelle jeunesse ivoirienne. Hamed Bakayoko avait vu juste en lui.
 
Il a aidé d’autres personnalités de Côte d’Ivoire, je pense à Magic System qui a toujours trouvé le soutien d’Hamed Bakayoko lorsqu’ils en avaient besoin. A’Salfo, commissaire général et initiateur du festival FEMUA. Il sait ce qu’Hamed a apporté à son festival, il en a même été le parrain.

Lorsque vous voyez des artistes comme Koffi Olomidé, comme Fally Ipupa, deux artistes de RDC, de nombreux artistes lui doivent beaucoup parce qu’il a su les aider en les faisant jouer en Côte d’Ivoire ou tout simplement en leur permettant d’aller jusqu’au bout, là où ce n’était pas possible pour eux parce que pour les artistes en Afrique c’est difficile. 
 
Il a également aidé de jeunes entreprises en leur donnant des conseils ou en les aidant à aller jusqu’à trouver des financements. Voilà pourquoi Hamed Bakayoko est très populaire.

Voir aussi : Côte d'Ivoire : Funérailles nationales de DJ Arafat

TV5MONDE : Que laisse-t-il derrière lui ? 

Claudy Siar :  Nous sommes dans une époque où une frange de la jeunesse africaine et les diasporas parlent d’émancipation. Hamed Bakayoko a symbolisé cela, dans son giron et son parti politique, avec les convictions qui étaient les siennes, mais c’est un homme politique moderne qui sort des vieux clichés des politiques d’Afrique. C’est ce qui a fait sa force. 
 
J’avais moi-même une amitié, réelle, profonde et lointaine avec Hamed. Je ne suis pas ivoirien donc je n’entre pas dans certaines histoires politiques et les choses sur lesquelles je n’étais pas d’accord mais notre amitié n’a jamais pâti des convictions de l’un ou de l’autre. Il avait cette force et cette modernité-là et que l’on voudrait voir chez d’autres responsables politiques ce qui permettrait de faire avancer certains sujets sur les continents. 
 
Hamed Bakayoko c’est un homme moderne, c’est l’Afrique d’aujourd’hui. Que l’on soit d’accord ou non avec ses convictions politiques, je parle de ses adversaires politiques, c’est un homme moderne et par son passage, par ses actions, je pense qu’il a fait évoluer la politique en Côte d’Ivoire et a permis un autre regard sur le pays. 

TV5MONDE : A-t-il des héritiers ? Pas nécessairement en politique mais peut-on parler d'une génération Bakayoko ? 

Claudy Siar :  Il y a évidemment une génération Hamed Bakayoko qui n'est pas que dans la sphère politique ou économique. C’est quelque chose de diffus chez bon nombre de jeunes. Si il y a eu autant de gens dans la rue, autant d’hommages, c’est bien parce qu’il incarnait quelque chose. J’ai entendu des gens, certains étaient des adversaires pas forcément favorables au personnage, me dire "c’est extrêmement triste parce que c’était un grand Ivoirien". L’héritage est là, dans l’esprit de chacun, ceux qui l’ont aimé, ceux qui l’ont moins aimé mais qui ont reconnu en lui ce grand Ivoirien. 

Chargement du lecteur...