Comores : à Anjouan, la peur du manque de riz face aux possibles "refoulés" de Mayotte

Dans l'océan Indien, Anjouan, l'île comorienne la plus proche de Mayotte, ne veut pas des "refoulés" du département français. Ici, le bras de fer du gouvernement comorien avec Paris est largement soutenu, parfois moins pour des raisons politiques que purement alimentaires.

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Anjouan
Vue partielle de la ville, Anjouan, le 14 novembre 2012.
© Haryamouji/Wikicommons
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Sur un marché de la capitale Mutsamudu, qui propose du poisson séché à l'odeur tenace, des fruits et des légumes, un vendeur installé sous un parasol rouge pointe du doigt quelques sacs de riz, empilés de l'autre côté de la chaussée. 


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"Si nous acceptons les refoulés, nous mangerons quoi? Vous voyez ce riz, on le voit sans pouvoir l'obtenir", s'alarme Saifidine Abdillah, casquette vissée sur le crâne, en levant la voix.

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Au marché "Dodin", l'opération Wuambushu ("Reprise", en mahorais) de Mayotte, à seulement 70 km de là - une "opération de sécurisation" de l'île minée par la criminalité, selon Paris - est sur toutes les lèvres. D'autant que la crise du riz de l'an dernier, provoquée par l'inflation liée à la guerre en Ukraine, n'est pas vraiment réglée.

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Des files d'attente nombreuses se forment devant les épiceries, révélatrices d'une tension autour de "l'or blanc". La voix d'Oussein Ali, un brin crâneur, fuse depuis un étal voisin: "Si tu as de l'argent, je te dis comment t'en procurer".

Le riz "ordinaire" - opposé à sa version plus luxueuse de type Basmati - est un monopole d'Etat. Sur le marché noir, un sac de 25 kilos se vend un peu moins de 20 euros, soit sept euros plus cher que le prix fixé par les autorités.

Dans le centre de Mutsamudu, qui compte 30.000 habitants, sur la place Mroni ("cours d'eau" en comorien) qui semble charrier plus d'ordures que d'eau, les bus chargés de produits agricoles affluent de toute l'île. 

Indésirables

Ici aussi, des hommes installés sur des bancs en béton discutent de l'actualité liée à Mayotte, profitant de l'ombre des arbres dans la chaleur de fin de matinée. 

"En signant les accords franco-comoriens en 2019, les dirigeants (comoriens) nous ont trahis", assène le douanier Ali Soilihi Chawal Eddine en égrenant son chapelet. Les Comores se sont alors engagées à "coopérer" avec Paris sur les questions d'immigration, en échange d'une aide au développement de 150 millions d'euros.  

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A côté de lui, Anfane Maoulida, cuisinier en tee-shirt jaune et claquettes, renchérit: "Ils ont pris les 150 millions. Ils revendiquent Mayotte comorienne, mais dans ce cas pourquoi avoir pris l'argent?" 

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Alors que Mayotte est devenue département français en 2011, les Comores refusent toujours d'y reconnaître la souveraineté de la France.

La discussion est interrompue par un homme édenté aux yeux rougis, qui s'affole de la présence de journalistes. L'assistance le calme, il s'éloigne. "Il s'appelle Kamarou, c'est un refoulé de Mayotte", explique le douanier. 

"Il ne faut pas avoir peur, c'est quasiment impossible de se faire agresser ici", rassure l'homme au chapelet, évoquant pourtant "une légère montée" de l'insécurité depuis le retour de certains "refoulés" de Mayotte.

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Vendredi, le maire de Mutsamudu a rappelé qu'avant le début du bras de fer franco-comorien, l'île recevait régulièrement des expulsés de Mayotte, "mais pas dans la quantité voulue par le ministre français de l'Intérieur, Gérald Darmanin".

Anjouan "ne peut pas seule accueillir tous ces refoulés", a répété Bouchrane Zarouki, qui manifestait sous une légère pluie devant le port avec d'autres maires de l'île, écharpes bien en évidence.