Afrique

Comores : des membres de la diaspora comme fer de lance d'une mobilisation contre le régime d'Azali Assoumani

Le président comorien, Azali Assoumani, prononce un discours lors de la 73ème session de l'Assemblée générale des Nations unies, le 27 septembre 2018.
Le président comorien, Azali Assoumani, prononce un discours lors de la 73ème session de l'Assemblée générale des Nations unies, le 27 septembre 2018.
Frank Franklin II (AP)

Les voix discordantes résonnent de plus en plus dans l'archipel des Comores et bien au-delà depuis la réélection contestée du président Azali Assoumani en 2019. L'opposition et la société civile sur place sont muselées. C'est la diaspora comorienne en France qui se mobilise aujourd'hui, d'autant plus depuis l'arrestation de deux membres d'une association franco-comorienne le 25 août. 

"Jamais la diaspora comorienne n'aura été vent debout contre un système pour une durée aussi longue. C'est inédit." Depuis Marseille, Amir Salim, observe attentivement l'évolution des évènements sur son île natale. Même si ce fonctionnaire franco-comorien de 45 ans a pris du recul pour motifs professionnels, il reste un militant actif au sein de l'association SOS Démocratie Comores, fondée en 1996 et axée sur la défense des droits humains et des libertés démocratiques.

Il a un temps pris part aux manifestations hebdomadaires organisées dans la cité phocéenne depuis la réélection d'Azali Assoumani en 2019, sur laquelle pèsent des soupçons de fraude. 

A l'issue d'un "subterfuge juridique", ainsi qualifié par Mathieu*, un investisseur comorien qui préfère garder l'anonymat, celui qui occupait déjà le poste entre 2002 et 2006, a contourné le principe de présidence tournante institué par la Constitution de 2001. Le pouvoir aurait normalement dû échoir, le 26 mai dernier, à un président originaire de l'île d'Anjouan. 

"On a compris que c'était une magouille", commente M. Salim. Depuis lors, la contestation ne faiblit pas au sein de la diaspora installée en France. De nombreuses associations sont sur le pont dont Mabedja, née au lendemain de l'élection présidentielle de 2019 et engagée "pour la défense du peuple comorien."

(Re)voir : Comores : Azali Assoumali réélu dès le premier tour, l'opposition conteste
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Militants arrêtés et journalistes refoulés

Le 21 août dernier, cinq membres de ce collectif s'envolent de France pour l'île en vue de participer à une marche pacifique pour le respect des droits du peuple comorien. Le 25, les autorités procèdent à l'arrestation de deux d'entre eux, l'artiste Chamoun Soudjay, habitant d'Ozolles en Saône-et-Loire, et l'entrepreneur Farhane Attoumani, secrétaire général de Mabedja, alors qu'ils échangent avec des commerçants sur leur droit à manifester. 

"Ils ont silloné villes et villages avant d'être cueillis à la sortie du marché de Moroni ", relate M. Salim. Tous deux ont été inculpés pour "association de malfaiteurs en vue de terrorisme." La compagne de M. Soudjay s'en fait depuis l'écho dans la presse locale française

Le 2 septembre, deux journalistes de France 2 débarqués à l'aéroport de la capitale Moroni (Grande Comore), ont dû patienter deux heures avant d'être renvoyés sur un vol vers Addis-Abeba, selon le secrétaire de rédaction de La Gazette des Comores, Toufé Maecha.

Le ministre de l’Intérieur, Fakridine Mradabi, a, le lendemain, justifié ce renvoi par le fait que les deux reporters n’étaient pas "munis de l’agrément délivré par le Conseil national de la presse et de l’audiovisuel ", nécessaire pour "faire un reportage."

Libertés et cherté de la vie

Depuis l'emprisonnement des deux hommes, Mabedja a déposé de nouvelles demandes de protestations pacifiques pour les 3, 4 et 5 septembre. Elles ont fait l'objet d'une interdiction préfectorale pour raison de crise sanitaire qui "interdit tout rassemblement ou manifestation sur l'ensemble de la Préfecture du Centre" et car Mabedja "n'a pas d'existence juridique légale dans le pays."
Selon M. Maecha,  le rassemblement du 3 août a donné lieu à des frictions entre marcheurs et  autorités. Interdits de pénétrer sur le place de l'Indépendance à Moroni, "bouclée par les militaires depuis trois jours ", rapporte M. Salim, les manifestants ont battu le pavé dans les rues de la capitale au nom des libertés.


La cherté de la vie, amplifiée par la pandémie et la pénurie de certains produits (viande, poissons...), fait aussi partie des motifs de mécontentement. "De 80 à 85 % des produits alimentaires sont importés, explique Mathieu, fin connaisseur des Comores. Les tarifs de fret ont augmenté et parallèlement, la loi de finance 2021 a accru les taxes de douanes et fiscales. Par exemple, le kilo de poisson qui coûtait l'équivalent de 3 euros jusqu'alors est passée à 8 euros."

Toutes voix discordantes est aujourd'hui étouffée [...] Peut-être que ces mouvements qui arrivent de l'étranger vont servir de catalyseur

Un investisseur comorien préférant conserver l'anonymat

"Opposition bâillonée"

Les deux interlocuteurs présagent de possibles échauffourées au cours de ces rassemblements. Les récents événèments pourraient, par ailleurs, avoir raison de l'indulgence des Comoriens, généralement "pacifiques et patients" selon Mathieu. "Toujours est-il que cette fois, le pouvoir ne va pas lâcher puisqu'il considère avoir "perdu" la semaine dernière."

Le 27 août, malgré l'interdiction des autorités, Mabedja a réussi à mobiliser des constestaires à Iconi, au sud-ouest de Grande Comore.
Malgré une certaine adhésion d'une partie de la population, notamment la jeunesse, sensible à la dimension sociale des revendications, l'opposition s'avère risquée. "Toutes voix discordantes est aujourd'hui étouffée, confirme l'investisseur. D'autres personnes ont également été arrêtées et emprisonnées depuis le 26 mai."

Amir Salim n'hésite pas à évoquer une "dictature pure et dure". Mathieu se veut plus nuancé. "Une menace lourde pèse sur les gens. Ils n'osent pas parler de peur des intimidations et des arrestations. Peut-être que cet élan, impulsé par des acteurs venus de l'étranger, va servir de catalyseur."


* Le prénom a été changé