Afrique

Conflit au Sahel : pourquoi le Tchad retire ses troupes de la zone des trois frontières

Des soldats tchadiens patrouillent dans les rues de Gao au Mali le 24 janvier 2013, peu de temps après le déclenchement de l'opération Serval.
Des soldats tchadiens patrouillent dans les rues de Gao au Mali le 24 janvier 2013, peu de temps après le déclenchement de l'opération Serval.
AP/Archives

Le Tchad retire 600 soldats de la zone frontalière du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Un contingent de 1 200 soldats tchadiens avait été déployé en février dans cette région pour lutter contre les groupes djihadistes. Pourquoi ce retrait ? Ces dernières semaines, les attaques contre les civils se sont pourtant multipliées dans cette zone. Entretien avec Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris et spécialiste des conflits armés dans cette région. Analyse.

TV5MONDE : Comment comprendre la décision du pouvoir tchadien de retirer 600 des 1200 soldats présents dans la zone des trois frontières ?

Roland Marchal :
Il faut dire que nous sommes en pleine saison des pluies. Cette période généralement n'est pas propice aux activités militaires malgré les dernières attaques contre les civils dans cette zone. 

Une dizaine de personnes ont été tuées lors d'une attaque de présumés djihadistes contre un village de la région de Tillabéri (ouest du Niger), dans la zone dite des «<em>trois frontières</em>» le 19 août dernier. Cette région est l'une des plus dangereuses du théâtre sahélien.
Une dizaine de personnes ont été tuées lors d'une attaque de présumés djihadistes contre un village de la région de Tillabéri (ouest du Niger), dans la zone dite des «trois frontières» le 19 août dernier. Cette région est l'une des plus dangereuses du théâtre sahélien.
TV5MONDE

Le retrait, cependant, de ces 600 soldats tchadiens ne constitue pas un message pour la crédibilité du G5 Sahel. Ce retrait est contraire aux engagements d'Idriss Déby (NDLR : président du Tchad de 1990 à sa mort au combat le 20 avril 2021 contre des groupes armés. Son fils, Mahamat Idriss Déby, est devenu président du Conseil militaire de transition, le CMT). Son fils, Mahamat Idriss Déby, s'était engagé également dans un premier temps à maintenir cette présence.

Le retrait de ces 600 soldats tchadiens ne constitue pas un message pour la crédibilité du G5. Ce retrait est contraire aux engagements d'Idriss Déby.


Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris

Beaucoup de soldats tchadiens avaient commencé à quitter cette zone. Dans un premier temps le pouvoir tchadien y avait mis fin. Mais la transition politique au Tchad est loin d'être un long fleuve tranquille. Elle est bien plus trouble que certains ne l'imaginaient. Le climat politique à N'Djamena est devenu délétère à cause des divisions internes au sein de la famille d'Idriss Déby. 600 soldats rentrent et un certain nombre d'entre eux vont se battre pour certaines factions qui cherchent à étendre leur influence ou gagner le pouvoir.

Le climat politique à N'Djamena est devenu délétère à cause des divisions internes au sein de la famille d'Idriss Déby.


Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris

Voir : Sahel, le Tchad annonce le retrait de 600 soldats du G5 Sahel

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TV5MONDE : Le fils d'Idriss Déby, Mahamat Idriss Déby, président du conseil de transition, entend donc consolider son pouvoir en rapatriant des soldats.

Roland Marchal : Des divisions se font jour au sein de la famille Déby et notamment chez les enfants d'Idriss Déby. Les deux autres frères de Mahamat Idriss Déby (Oumar et Zakaria Déby) ont de très grandes ambitions. La situation politique au Tchad reste fragile. Les négociations sont complexes et difficiles au sein du Conseil militaire de transition. Et souvent au Tchad, quand on ne sait pas faire de la politique on essaie de jouer sur les effectifs militaires.
 

Mahamat Idriss Déby, lors d'un discours le 27 avril 2021, avait assuré que la présence militaire tchadienne dans la zone des trois frontières serait maintenue.
Mahamat Idriss Déby, lors d'un discours le 27 avril 2021, avait assuré que la présence militaire tchadienne dans la zone des trois frontières serait maintenue.
AFPTV


Il faut espérer que l'on en restera là. Ce serait dramatique que le pays replonge dans des affrontements militaires. Au niveau régional ce n'est pas une bonne chose et au niveau intérieur au Tchad on peut s'interroger sur la profondeur de la crise.
 

Des divisions se font jour au sein de la famille Déby et notamment chez les enfants d'Idriss Déby. Les deux autres frères de Mahamat Idriss Déby ont de très grandes ambitions. La situation politique au Tchad reste fragile.

Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris

TV5MONDE : Quelle a été la réaction de Paris ? Ce retrait tchadien intervient au moment où la France met fin à l'opération Barkhane. La France entend faire passer sa présence militaire de 5000 à 2500 hommes au Sahel.

Les gouvernements français veulent toujours conserver une empreinte forte au Tchad. Mais Paris n'a pas vraiment la main sur ce qui se passe au Tchad. Le gouvernement essaie de faire du "dammage control" comme on dit en mauvais français. Paris observe la situation intérieure du Tchad avec perplexité et inquiétude. 

Plus de 5100 soldats français sont déployés dans le cadre de l'opération Barkhane.
Plus de 5100 soldats français sont déployés dans le cadre de l'opération Barkhane.
TV5MONDE


TV5MONDE : Avec le retrait de ces troupes tchadiennes, l'activité des forces djihadistes va t-elle se renforcer dans cette zone des trois frontières ? 

Les soldats tchadiens ont la réputation d'être rudes et d'avoir un comportement peu respectueux des civils. Mais tous les soldats tchadiens ne se comportent pas mal. Les soldats tchadiens sont des hommes qui ne fuient pas le combat. Les Tchadiens vont au combat contrairement à d'autres armées du G5 Sahel dont je ne préfère pas citer les noms.