Afrique

Conflit au Tigré : pressions américaines sur l’Éthiopie, le voisin érythréen sous le feu des critiques

Deux jeunes Tigréens réfugiés dans l'est du Soudan après avoir fui les violences, le 15 décembre 2020.
Deux jeunes Tigréens réfugiés dans l'est du Soudan après avoir fui les violences, le 15 décembre 2020.
© AP Photo/Nariman El-Mofty

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken demande au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed de permettre une enquête internationale sur des atrocités rapportées au Tigré. Les deux hommes se sont parlé au téléphone ce mardi 2 mars. Depuis plusieurs semaines, les informations alarmantes se multiplient à propos du conflit dans cette région du nord de l'Ethiopie. Le voisin érythréen est largement épinglé également.

Changement de ton. Il y a encore deux mois, l'administration Trump soulignait le droit de l'Ethiopie à rétablir l'ordre dans le Tigré et se félicitait de la retenue du voisin érythréen. Mais dès la fin janvier, une semaine après l'entrée en fonction du nouveau président américain Joe Biden, Washington exigeait "l'évacuation immédiate" des troupes érythréennes présentes sur le sol éthiopien. Sans effet toutefois, d'autant qu'Asmara nie avoir dépêché des soldats chez son voisin qui, lui aussi, dément cette présence.

Cette semaine, les Etats-Unis sonnent à nouveau l'alerte. Ce mardi, au téléphone avec le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken a évoqué "un nombre croissant d'informations crédibles faisant état d'atrocités et d'atteintes et violations des droits humains", lui demandant au passage d'autoriser une enquête internationale.
Samedi déjà, le chef de la diplomatie américaine s'était dit "sérieusement préoccupé par les atrocités rapportées et la détérioration de la situation globale au Tigré".

Officiellement, la diplomatie américaine s'appuie sur les travaux de deux organisations internationales de défense des droits humains.
Le dernier rapport en date, celui d'Amnesty International, a été publié le vendredi 26 février. Et il est accablant.

Des soldats érythréens ont tué "des centaines de civils" en novembre 2020 au Tigré, y apprend-on. L'organisation, qui se fonde sur des témoignages de survivants et des images satellites, évoque un massacre qui pourrait constituer un crime contre l'humanité. "Les preuves sont accablantes et mènent à une conclusion effrayante. Les troupes éthiopiennes et érythréennes ont commis de multiples crimes de guerre dans leur offensive pour prendre le contrôle d'Aksoum", affirme le directeur régional de l'ONG pour l'Est et le Sud de l'Afrique, précisant que "plus encore, les troupes érythréennes se sont déchaînées et ont méthodiquement tué des centaines de civils de sang-froid, ce qui semble constituer des crimes contre l'humanité. Cette atrocité compte parmi les pires documentées à ce jour dans ce conflit". Affirmations rapidement rejetées par Asmara qui les qualifie d'"absurdes".

Le Tigré, région du nord de l'Ethiopie, partage ses frontières avec l'Erythrée et le Soudan.
Le Tigré, région du nord de l'Ethiopie, partage ses frontières avec l'Erythrée et le Soudan.
© TV5MONDE

"Ces attaques ont brisé des vies civiles"

Deux semaines plus tôt, c'est l'organisation Human Rights Watch qui s'alarmait des violences contre les civils de la région lors du déclenchement du conflit en novembre 2020. "Au début de la guerre, les forces fédérales éthiopiennes ont mené contre des zones urbaines de la région du Tigré des tirs d’artillerie d’une manière apparemment indiscriminée, causant inévitablement des pertes civiles et des dégâts matériels", affirmait la directrice de l'ONG pour la Corne de l'Afrique, ajoutant que "ces attaques ont brisé des vies civiles au Tigré et déplacé des milliers de personnes, mettant en évidence l'urgence de mettre fin aux frappes illégales et d’exiger que les commanditaires soient tenus responsables".

Mais, dans un article publié en fin de semaine dernière, le New York Times rapporte que Joe Biden s'appuie également sur le travail de ses propres services.
Selon un rapport interne de l'administration américaine, l'armée éthiopienne, aidée de miliciens, conduit "une campagne systématique de nettoyage ethnique dans le Tigré", se chargeant de "rendre délibérément et efficacement l'homogénéité ethnique du Tigré occidental grâce à l'usage organisé de la force et de l'intimidation".

Le célèbre journal américain pointe la gêne de la Maison Blanche face à cette situation, rappelant que l'Ethiopie d'Abiy Ahmed est un allié des Etats-Unis.
Ceci expliquant peut-être la volonté de Washington de déléguer le dossier aux Nations unies, comme l'expliquait notre correspondante Elisabeth Guédel ce lundi 1er mars dans le Journal Afrique.

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Le conflit au Tigré est également l'occasion d'un rapprochement que l'on pourrait -cyniquement- qualifier d'inespéré entre l'Ethiopie et l'Erythrée. Pendant plus de vingt ans, Addis Abeba et Asmara se sont fait la guerre pour d'obscures raisons territoriales. En 2018, les deux pays signent un accord de paix qui vaudra à Abiy Ahmed son prix Nobel de la paix.

Mais le 4 novembre 2020, le Premier ministre éthiopien décide de lancer son armée à la reconquête de la région du Tigré dont les dirigeants issus du Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF) défient son autorité. Au cours des trente dernières années, et jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed, ce même TPLF régnait en maître sur l'ensemble de l'Ethiopie et se battait contre le voisin érythréen, trop content aujourd'hui -même s'il s'en défend- d'épauler l'armée éthiopienne contre les Tigréens.

Officiellement, le conflit n'a duré que quelques jours. Fin novembre, le pouvoir éthiopien annonçait triomphalement la fin des hostilités.

Mais depuis quatre mois, les communications avec la vaste région du nord de l'Ethiopie sont quasiment impossibles. Connexions Internet coupées, déplacements restreints... Les informations fiables et indépendantes sont rares, voire inexistantes.

En publiant son rapport la semaine dernière, Amnesty International a appelé l'ONU à enquêter de toute urgence. A Addis Abeba, où siège l'Union africaine, la Commission éthiopienne des droits de l'homme (EHRC), un organisme public indépendant, a estimé que les informations de l'ONG devaient "être prises très au sérieux", rapportant elle-même les meurtres "d'un nombre, pour le moment indéterminé, de civils par des soldats érythréens".