Afrique

Conflit du Sahara occidental : la reconnaissance de la souveraineté marocaine par Trump n'a rien résolu

Depuis des décennies, le conflit du Sahara occidental oppose le Maroc et le Front Polisario sur l'administration de ce territoire. L'ONU a nommé le diplomate italien Steffan de Mistura émissaire au Sahara occidental, alors que le poste était vacant depuis plus de deux ans faute d'accord entre les deux parties : douze candidats avaient été proposés avant lui, tous refusés. 
Depuis des décennies, le conflit du Sahara occidental oppose le Maroc et le Front Polisario sur l'administration de ce territoire. L'ONU a nommé le diplomate italien Steffan de Mistura émissaire au Sahara occidental, alors que le poste était vacant depuis plus de deux ans faute d'accord entre les deux parties : douze candidats avaient été proposés avant lui, tous refusés. 
Arturo Rodriguez / AP

Après plus de deux ans de vacance du poste, l'ONU a nommé un nouvel émissaire au Sahara occidental. L'Italien Staffan de Mistura, âgé de 74 ans, hérite donc de la lourde tâche de trouver une issue au conflit qui oppose le Maroc au Front Polisario depuis des décennies. Pour la politologue spécialiste du Maghreb Khadija Mohsen-Finan, cette nomination était indispensable afin que le conflit puisse se résoudre de manière juridique. 

Il aura fallu plus de deux ans et pas moins de treize propositions avant que l'ONU ne nomme un nouvel émissaire au Sahara occidental. L'Italien Staffan de Mistura, 74 ans aura donc le rôle de médiateur entre le Maroc et le Front Polisario pour tenter de résoudre ce conflit qui dure depuis des décennies. Politologue spécialiste du Maghreb et enseignante à l'Université Paris I, Khadija Mohsen-Finan estime que cette nomination était nécessaire pour que ce conflit puisse être résolu, après une série de reconnaissance de souveraineté marocaine par certains pays dont les Etats-Unis. 

TV5MONDE : Comment expliquer la nomination de cet émissaire, après plus de deux ans de tentatives infructueuses ?

Khadija Mohsen-Finan : Certainement que l'ONU a dû faire pression sur les protagonistes en disant qu'il fallait absolument un envoyé spécial, si l'on voulait revenir dans une procédure onusienne pour la recherche d'une issue à ce conflit. Le Maroc a fait l'expérience de la solution du président américain Donald Trump, mais les choses n'ont pas réellement changé. 

Certes l'administration Biden n'est pas revenue sur ce qu'avait décidé Donald Trump, mais d'un autre côté, elle n'a pas confirmé que le Sahara en ces termes-là était bien marocain et au contraire, le sécrétaire d'Etat américain Antony Blinken a même dit qu'il souhaitait que la recherche de solution à ce conflit passe par les Nations Unies. Donc le Maroc a peut-être vu qu'il avait besoin d'une issue juridique à ce conflit, d'autant plus que la Cour Européenne de Justice vient de donner à plusieurs reprises raison aux Sahraouis parce qu'ils n'ont pas été consultés dans l'exploitation des ressources de ce territoire, considéré autonome. 

TV5MONDE : L'objectif de l'ONU est-il toujours d'organiser un référendum d'autodétermination au Sahara occidental ? 

Khadija Mohsen-Finan : Alors ça c'est beaucoup moins sûr. D'abord parce que l'ONU a vu toutes les difficultés qu'il y avait à identifier les Sahraouis : plus les années passent et plus c'est difficile. Mais l'ONU est engagée dans la recherche d'une solution à ce conflit. Cela peut être un référendum, ou une consultation d'une autre manière, mais il doit y avoir entente entre les protagonistes. Et l'ONU est engagée dans ce sens. 

TV5MONDE : En décembre 2020, Donald Trump avait reconnu la souveraineté du Maroc au Sahara occidental, et la relation entre le Maroc et Israël s'est normalisée. Quelle est la position du Maroc dans ce conflit ? 

Khadija Mohsen-Finan : Le Maroc est toujours dans une posture de fait accompli, sauf que avec la reconnaissance de Donald Trump en décembre 2020 et en contrepartie le fait qu'il normalise sa relation avec Israël, le Maroc croyait que c'était acquis et que les pays allaient multiplier leur adhésion à ce schéma, qui se manifesterait notamment par l'ouverture de consulats, que ce soit à Laâyoune ou à Dakhla. Mais il a bien vu que ni les États-Unis, ni la France n'avaient ouvert de consulat au Sahara occidental et étaient quand même assez réticents. 

Ils ne seraient peut-être pas défavorables à un Sahara occidental marocain, mais ils souhaitent que les formes juridiques soient mises. Le Maroc parlait beaucoup de cette autonomie du Sahara au sein d'un royaume souverain. Ces derniers mois, je n'ai pas beaucoup entendu parler de cette option. 

TV5MONDE : Reconnaissance du Maroc par l'administration Trump, reprise des conflits... Est-ce que ces évolutions ont modifié les rapports de force dans la résolution de ce conflit ? 

Khadija Mohsen-Finan : Oui, sur le plan militaire, il y a une supériorité marocaine, c'est évident. Le Maroc met tout de son côté. Depuis 1975, il exploite les ressources, il administre la population et il délimite le territoire à sa guise puisqu'il a ouvert un conflit armé à Guerguerat contre les forces du Front Polisario, sans que la communauté internationale et l'ONU ne s'en émeuvent plus que ça. Cela a donné lieu à des communiqués. Il pense que tout est acquis, puisqu'il gère ce territoire et il y organise des élections. Donc il ne comprend pas aujourd'hui les réticences. 

D'un autre côté, il s'est rendu presque indispensable pour les pays occidentaux dans la mesure où il surveille le détroit de Gibraltar et il est utile dans la rétention des émigrés d'Afrique subsaharienne notamment. Et il lutte activement contre le djihadisme pensant que c'était suffisant pour que la communauté internationale, les pays de l'Union africaine, les États-Unis, y compris l'administration Biden, lui reconnaissent cette propriété. Cela ne s'est pas fait, donc on retourne aux Nations Unies pour donner un habillage juridique à cette solution. Par conséquent, il faut absolument que le secrétaire général des Nations Unies nomme un envoyé spécial sur le territoire. 

TV5MONDE : Quelle est la position actuelle de l'Algérie dans ce conflit ? 

Khadija Mohsen-Finan : La position algérienne reste inchangée : puisqu'ils ont obtenu leur indépendance à la faveur d'une autodétermination, ils ont appuyé le Front Polisario officiellement, pour qu'ils puissent faire un référendum d'autodétermination. Ils ont mis leur diplomatie au service du Front Polisario, qu'ils reconnaissent comme le seul représentant des Sahraouis et ils hébergent le Front Polisario sur leur territoire.

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Simplement, l'Algérie est un pays différent, puisque le système est à bout de souffle. Alors il peut faire du zèle pour défendre cette position et ces postures idéologiques et doctrinales. Mais il peut aussi être moins efficient et mettre moins d'énergie dans ce conflit. On sait que ce conflit cache une rivalité entre l'Algérie et le Maroc. Aujourd'hui, il faut replacer la recherche d'une solution dans le cadre du gel des relations entre Rabat et Alger. 

Qui est Staffan de Mistura, le nouvel émissaire de l'ONU au Sahara occidental ? 

Âgé de 74 ans, Staffan de Mistura est un diplomate et ancien membre du gouvernement italien. Il a travaillé à de nombreuses reprises pour les Nations Unies : comme représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en Afghanistan (1988-1991), au Liban (2001-2004) et en Irak (2007-2009) en tant que directeur du Centre d'information des Nations Unies à Rome (2009-2010), mais aussi comme secrétaire général adjoint et envoyé spécial pour la Syrie (2014-2018). Ces différentes expériences ont fait de lui un expert des conflits diplomatiques, il est considéré comme l'homme de la dernière chance dans la résolution du conflit du Sahara occidental.