Afrique

Conflit du Tigré : comment Abiy Ahmed s'est retrouvé dans une impasse politique et militaire

Des milliers d'Éthiopiens de la capitale Addis-Abeba et des environs se rassemblent sur la place Meskel, dimanche 8 août 2021, contre le Front de libération du peuple du Tigré sous la devise « Je marche pour sauver l'Éthiopie » et montrent leur engagement à soutenir l'armée nationale.
Des milliers d'Éthiopiens de la capitale Addis-Abeba et des environs se rassemblent sur la place Meskel, dimanche 8 août 2021, contre le Front de libération du peuple du Tigré sous la devise « Je marche pour sauver l'Éthiopie » et montrent leur engagement à soutenir l'armée nationale.
© AP Photo

Nous sommes le mardi 10 août, le Premier ministre Abiy Ahmed emploie un ton martial. Il appelle "tous les Éthiopiens aptes et majeurs" à rejoindre les forces armées du pays. L'heure est à l'urgence militaire. Au Tigré, le conflit dure depuis 9 mois. Il vient de se propager dans deux autres provinces. Pourtant, fin novembre 2020, le chef du gouvernement, prix Nobel de la paix, proclamait la victoire après la prise de la capitale du Tigré Mekele. Comment expliquer un tel échec ? Éléments de réponse de Patrick Ferras, docteur en géopolitique et spécialiste de l'Éthiopie et de son armée répond à nos questions. Entretien.

TV5MONDE : Pourquoi le conflit s’étend-il à ce point ?

Patrick Ferras : Il s’étend, mais dans des limites raisonnables. On l’a bien vu avec le texte que vient de produire le Premier ministre. Dès le départ, il a engagé ses troupes fédérales avec l’aide des milices Amhara et l’armée érythréenne. Le conflit était déjà étendu.

Ce qu’on apprend dans la première page du texte de Abiy Ahmed, c’est que les milices Afar aussi ont participé à ce conflit. Donc au fur et à mesure du conflit, on s’aperçoit que la totalité de la région qui entoure le Tigré participe à la guerre. On trouve sur le front des Érythréens, des Amharas, des Afars aux côtés de l’armée fédérale. Donc je dirais que ce conflit ne s’étend pas dans la mesure où les Tigréens, qui ont maintenant repris la main, veulent simplement se protéger et créer une zone tampon : que ça soit en région Afar ou en territoire Amara. Les Tigréens veulent simplement récupérer leurs terres. Ils estiment que leurs terres ont été volées par les milices.

L'Éthiopie, une république divisée en États

L'Éthiopie compte dix régions administratives, découpées en fonction de critères ethniques et linguistiques. Malgré des territoires et des populations très variables, toutes bénéficient d'une autonomie vis-à-vis d'Addis Abeba, siège du gouvernement fédéral.

L'Afar, qui borde Djibouti, a mobilisé ses forces spéciales et ses milices pour faire face aux forces pro-TPLF sur son sol.

L'Amhara, située au sud du Tigré, est, elle, impliquée dans la guerre depuis novembre lorsque ses troupes s'y sont emparées de territoires que cette région revendique de longue date. 

Carte de l'Ethiopie et de la région du Tigré.
Carte de l'Ethiopie et de la région du Tigré.
© TV5 MONDE

Les Tigréens ont créé cette espèce de zone tampon en prenant les axes principaux routiers. Cette offensive menace la capitale Addis Abeba. Pour l’instant, ils se créent une zone de protection. Ils ne veulent pas de rassemblement de troupes éthiopiennes à la frontière. Ils ne veulent pas que se reproduise ce qu'il s'est passé en novembre 2020 (NDLR : la prise de la capitale régionale Mekele par l'armée éthiopienne). Donc oui, ils s’étendent dans le sens où ils sont sortis de la région Tigré mais ils sont simplement revenus demander des comptes à ceux qui sont entrés chez eux avec l’aide de l’armée fédérale.

Il sera extrêmement difficile d'enrôler des jeunes, leur demander d'aller se battre et d'être formés par des gens qui ont fui et ont été battus.Patrick Ferras, docteur en géopolitique spécialiste de l'armée Éthiopienne

TV5MONDE : Le Premier ministre Abiy Ahmed est-il dans une impasse politique et militaire ?

Patrick Ferras : Je pense qu’il a perdu surtout la main. Il est dans une impasse politique parce que dans d’autres régions, il y a des problèmes de sécurité extrêmement importants. En effet, il ne faut pas oublier qu’il y a un deuxième mouvement qui a été décrété comme mouvement terroriste. Selon Addis-Abeba, on trouve aussi le mouvement oromo (NDLR : le parlement éthiopien a classé le Front de libération du peuple du Tigré [TPLF] et l'armée de libération Oromo [OLA] comme des groupes terroristes en mai 2021). Donc politiquement, Abiy Ahmed est fragilisé. Il a du mal à prendre pied.

Sur le plan militaire, il a quand même pris une sacrée « rouste ». En moins de 7 mois, les armées tigréennes ont mis en fuite l’armée éthiopienne. Donc il sera extrêmement difficile d’enrôler des jeunes demain, leur demander d’aller se battre, et d’être formés par des gens qui ont fui et qui ont été battus. Ça va être un petit peu compliqué.

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Et en même temps, et les Tigréens l’ont bien montré, pour former un militaire et un combattant, il faut déjà qu’il soit motivé. Les habitants des autres régions ne sont pas motivés pour aller se battre pour la région du Tigré. Et faut-il qu’ils soient encadrés correctement et ce n’est pas le cas. 

Des forces tigréennes dans un camion après avoir pris le contrôle de Mekele, dans la région du Tigré au nord de l'Éthiopie, le mardi 29 juin 2021.
Des forces tigréennes dans un camion après avoir pris le contrôle de Mekele, dans la région du Tigré au nord de l'Éthiopie, le mardi 29 juin 2021.
© AP Photo


En face en revanche, vous avez une armée tigréenne qui a à sa tête le général Tsadkan. Ce chef d’État-Major des armées (CEMA) tigréen est l’ancien CEMA de l’armée éthiopienne. Il avait conduit à la chute de Mengistu en 1991 (NDLR : Mengitsu était un dictateur à la tête de l'Éthiopie de 1974 à 1991). Le chef de l’armée tigréenne connaît bien l’armée fédérale aussi.
Le Premier ministre Abiy Ahmed, sur le plan militaire, a largement perdu la main.

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TV5MONDE : Quelles solutions pour sortir de la crise ?

Patrick Ferras : La solution du cessez-le-feu avait été un temps lancée sans succès. Mais pour qu’un cessez-le-feu soit reconnu par les deux belligérants, il ne faut pas qu’il soit unilatéral et inconditionnel. En décrétant un cessez-le-feu unilatéral et inconditionnel, Abiy Ahmed qui avait perdu sur le plan politique et militaire dans la région Tigré a fait un petit peu le « fanfaron ». C’était contre-productif : il fallait être un petit peu plus modeste, se mettre à table et puis essayer de commencer à prendre les demandes des Tigréens, en accepter certaines et petit à petit essayer de voir la négociation.

Aujourd’hui, en lançant cet appel assez dur à la mobilisation générale, M. Abiy Ahmed va plutôt amener à la haine entre les régions qu’à une possibilité de cessez-le-feu.

On voit bien que depuis qu’il a lancé ce cessez-le-feu unilatéral et inconditionnel, il a perdu la main. En face les tigréens ont très bien compris qu’ils n'obtiendraient rien avec ce cessez-le-feu. C’est la raison pour laquelle ils n’en ont pas tenu compte. Il aurait fallu un cessez-le-feu avec, encore une fois, deux belligérants qui s’assoient autour d’une table. Dans tous les cas de figure, il faudra ouvrir le dialogue et ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Est-ce que, une fois la situation devenue plus calme, les Tigréens pousseront à l'indépendance ? Peut-être...Patrick Ferras, docteur en géopolitique spécialiste de l'armée Éthiopienne

TV5MONDE : Pourquoi une telle implosion de l’Éthiopie ?

Patrick Ferras : Pour l’instant, il n’y a pas implosion selon moi. On a des graves problèmes qui durent depuis quelques années mais si on se focalise sur le Tigré, quand les Tigréens ont répondu à la demande de cessez-le-feu de Abiy Ahmed, ils l’ont fait d’une manière très claire : « on veut simplement être une région de l’État Éthiopien, mais en même temps vous allez nous redonner le budget qui nous est dû, des services, l’aide humanitaire ainsi de suite ». Donc ils ont simplement dit qu’ils restent une région-État et qu’ils veulent rester au sein de l’Éthiopie. Est-ce que, une fois la situation devenue plus calme, les Tigréens pousseront à l’indépendance ? Peut-être, voire probablement.

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Le général Tsadkan l’a dit : « Le peuple votera ». S’il y a référendum et que les Tigréens veulent quitter la république démocratique fédérale d’Éthiopie, on verra mais pour l’instant on n’en est pas là. Si on regarde bien la réponse qui a été donnée à l’accord de cessez-le-feu prononcé par Abiy Ahmed, c’est très simple « nous restons dans la république démocratique éthiopienne mais nous voulons avoir nos droits comme toutes les autres régions ». Ce qui n’empêchera pas de demander l’indépendance dans 6 mois, un an quand le conflit se sera apaisé s’il s’apaise un jour.