Afrique

Coronavirus au Cameroun : les régions anglophones déjà fragilisées par le conflit séparatiste craignent le virus

Une femme marche dans une rue de Buea alors que des soldats du Bataillon d'Intervention Rapide (BIR) patrouillent. Le 4 octobre 2018
Une femme marche dans une rue de Buea alors que des soldats du Bataillon d'Intervention Rapide (BIR) patrouillent. Le 4 octobre 2018
© REUTERS/Zohra Bensemra

Le Cameroun connaît actuellement 2104 cas de coronavirus, dont 953 rémissions et 64 morts. Le premier décès avait été enregistré le 24 mars. Il s'agissait d'un patient rentré d'Italie le 14 mars. Depuis, le virus s'est propagé mais le gouvernement n'a pas mis en place de mesure de confinement.  Pour les habitants des régions anglophones, situées au Nord et au Sud-Ouest du pays encore peu touchées par le Covid-19, s'ils devaient se faire soigner, il leur faudrait plusieurs heures de voiture et de pirogue, à travers des zones peu sûres, pour atteindre un centre de santé.
 

Un nouveau front s'est ouvert pour le Cameroun déjà meurtri par deux violents conflits. Cette fois, il ne s’agit ni des djihadistes de Boko Haram dans le Nord, ni des rebelles séparatistes anglophones dans l'Ouest. C'est une bataille menée par des médecins, avec en guise de munitions des masques et des appareils respiratoires qui font cruellement défaut.

700 000 déplacés depuis 2017


Dans ce nouveau combat, certains sont plus fragiles que d’autres. C’est le cas d’Augustine, un travailleur social d'une trentaine d'année qui habite Ekondo un village du Sud-Ouest, l'une des deux régions, avec le Nord-Ouest, où se concentre l'essentiel de la minorité anglophone du Cameroun, majoritairement francophone.

Si Augustine venait à tomber gravement malade du coronavirus, il lui faudrait faire cinq heures de voiture et de pirogue, dans un Cameroun anglophone ravagé par un sanglant conflit séparatiste, pour atteindre un centre de santé. Il faudrait d'abord "prier très fort", résume, fataliste, ce travailleur social d'une trentaine d'années.

Là, depuis plus de trois ans, des combats meurtriers opposent l'armée à des groupes indépendantistes anglophones et de nombreux civils périssent en raison de multiples exactions et crimes commis par les deux camps, selon les ONG internationales et les Nations unies.

(Re)voir : 22 villageois avaient été tués en février 2020

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Plus de 3.000 personnes ont été tuées et quelque 700.000 forcées à fuir leur domicile depuis 2017, la guerre réduisant à néant les infrastructures sanitaires.
Les populations sont à la merci des maladies et, donc, du coronavirus qui a, jusqu'alors, avec seulement une trentaine de cas déclarés, relativement épargné ces deux régions du Cameroun. Alors, dans le village d'Augustine, on "essaye comme on peut d'appliquer les gestes barrière car il faut tout faire pour éviter que le virus n'arrive", explique-t-il au téléphone, contacté par l'Agence France-Presse depuis Libreville.

Plusieurs ONG ont lancé l’alerte

En tout, 115 centres de santé ont été détruits depuis le début du conflit, selon le gouvernement. Les attaques contre les infrastructures sanitaires et leur personnel y sont fréquentes, dénoncent régulièrement l'ONU et les ONG. L'expansion de l'épidémie y aurait des conséquences tragiques. Le Cameroun n’a pas mis en place de confinement. Yaoundé a même récemment autorisé les restaurants et les boîtes de nuit à rouvrir et la circulation entre les grandes villes fortement touchées et les provinces rurales est toujours possible...

"Il n’y aura pas assez de personnel soignant, d’ambulances, de routes ni même de morgues", redoute Sarli Nana, responsable d'une ONG soutenant les déplacés anglophones. "De nombreux professionnels de santé ont été chassés" par le conflit et, dans les rares centres de soins encore ouverts, "on manque d'équipements, de médicaments, d'eau et d'électricité".

Le Covid-19 aggrave une situation déjà fragile

Les humanitaires craignent surtout que le virus n'atteigne les camps de fortune dans la forêt équatoriale. Des milliers de civils fuyant les combats y ont trouvé refuge, "sans eau, ni accès aux soins, dans des conditions de vie catastrophiques", s'inquiète Marc Serna Rius, coordinateur de l'ONG locale Reach Out.

En dépit de l'appel lancé le 23 mars par l'ONU à un "cessez-le-feu mondial" dans les zones de guerre pour mieux combattre la pandémie, la situation est toujours tendue au Cameroun anglophone. Un seul groupe séparatiste a annoncé une trêve, les autres ont largement ignoré cet appel. Tout comme l'armée. "Rien n’a vraiment changé", dénonce Sarli Nana. "Les séparatistes et l’armée continuent de lancer des attaques. Les habitants continuent d'être la cible d'assassinats et de fuir".

Le gouvernement, qui a jusqu'ici échoué à ramener la paix, a annoncé fin mars un projet de reconstruction sur deux ans prévoyant notamment la réhabilitation d'écoles, de points d'eau, de milliers de maisons et de centres de santé, pour 90 milliards de francs CFA (136,5 millions d'euros). Mais d'ici là, face au coronavirus, les habitants du village d'Augustine ne peuvent que "prier très fort"...

Une situation critiquée politiquement, absence de Paul Biya

L'épidémie de coronavirus est l'occasion d'une nouvelle passe d'armes entre la majorité et Maurice Kamto, candidat malheureux à la présidentielle de 2018 qui a passé 8 mois en prison, avant d'être libéré en octobre 2019. L'opposant a essayé de lancer mi-avril une procédure pour faire constater "la vacance du pouvoir" au Cameroun, estimant "irresponsable" l'absence "prolongée" du président Paul Biya.

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Cameroun : le principal opposant, Maurice Kamto, libéré en octobre 2019

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Une absence qui pose question comme le fait remarquer Stéphane Akoa, chercheur à la Fondation Paul Ango Ela : "Contrairement à la plupart des présidents dans le monde, le chef de l'Etat n'a pas prononcé de discours à la télévision".

Hormis une rencontre avec l'ambassadeur américain photographiée le 11 mars et un message écrit, publié six jours plus tard sur Facebook, dans lequel il enjoint aux Camerounais de "respecter" les mesures prises pour lutter contre l'épidémie, rien. Le chef de l'Etat, âgé de 87 ans et au pouvoir depuis 1982, ne s'est pas exprimé à la télévision depuis le début de l'épidémie.

Face à la progression rapide des contaminations -début avril elles sont passées de 99 à 509 cas, les critiques sur la gestion de la crise par les autorités augmentent. Le gouvernement a prolongé les mesures de fermeture des frontières et l’interdiction des rassemblements annoncée le 13 mars. Le débat sur un confinement total, comme décidé en Afrique du Sud ou à Lagos au Nigeria, enfle dans le pays.

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Le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDDHAC), l'une des principales organisations de la société civile, appelle les autorités à le mettre en place, exigeant un accompagnement financier pour les plus pauvres.

Le mardi 31 mars, le Premier ministre a annoncé une seule mesure d'accompagnement pour l'instant, la création par le président Paul Biya d'un Fonds spécial de solidarité nationale crédité d'un milliard de Francs CFA (1,5 million d'euros).

Début avril, l’opposant Maurice Kamto lance une opération de collecte de fonds baptisée "Survie Cameroon-Survival initiative", pour récolter des fonds au Cameroun et à l'étranger afin de mener des actions de lutte contre le coronavirus. Depuis, Yaoundé est en ordre de bataille pour contrer cette initiative. Le ministre de l'Administration territoriale, Paul Atanga Nji, demande de "procéder sans tarder à la clôture du compte ouvert" par l'association créée par l'opposant.

Le 4 mai, le Fonds monétaire international a annoncé avoir déboursé 226 millions de dollars pour aider le Cameroun à combattre l'impact économique de la pandémie de nouveau coronavirus.

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Le Conseil d'administration du Fonds a approuvé le déboursement de ces fonds par le biais de son Instrument de financement rapide, qui permet d'accélérer le versement de fonds par rapport à d'autres moyens du FMI. Ces fonds d'urgence doivent "répondre aux besoins immédiats" du gouvernement camerounais résultant de la pandémie de Covid-19 et de la chute brutale des prix du pétrole.