Afrique

Coronavirus au Nigeria : à Lagos, la faim pire que le Covid-19

Début du confinement à Lagos au Nigeria, 31 mars 2020.
Début du confinement à Lagos au Nigeria, 31 mars 2020.
© AP

Pour enrayer l’épidémie de coronavirus au Nigeria, le président Muhammadu Buhari a ordonné le confinement total de la population pour quatorze jours, jusqu'à la mi-avril, dans trois États. Parmi eux, la mégapole de Lagos, dont une majorité de pauvres. Pour ces personnes qui vivent au jour le jour, ce remède brutal contre le Covid-19 est pire que la maladie.

Coronavirus oblige, depuis qu’ils sont interdits de sortir de chez eux, certains habitants de Lagos lancent des appels à l’aide sur Twitter comme ils jetteraient une bouteille à la mer.

Généralement adressés à des célébrités, personnalités politiques, prédicateurs religieux ou tout bienfaiteur potentiel, ces messages brefs se ressemblent sur le fond comme sur la forme, ponctuée par un numéro à 11 chiffres, celui de leur compte bancaire (BVN - Bank Verification Number), comme dans ce tweet destiné au footballeur Cristiano Ronaldo.

Cette détresse version 2.0 n’a rien de virtuelle à Lagos, première mégapole d’Afrique avec plus de 20 millions d’habitants. Soit le double de toute la population de son voisin le Bénin.

La capitale économique tentaculaire du Nigeria est tout aussi démesurée que ce géant ouest-africain de plus de 200 millions d’habitants, premier producteur de pétrole du continent.

Lagos étale ses richesses sans soigner ses plaies, une centaine de bidonvilles et autres quartiers de logements précaires. 60% des habitants vivent dans la pauvreté, manquant d’eau, de sanitaires et d’autres services de base. Selon le rapport 2018 de Lagos Food Bank, une organisation de bienfaisance, "8,45 millions de personnes vivent sous la menace de la faim" dans la plus grande cité d’Afrique.

Bisbilles entre Muhammadu Buhari et Wole Soyinka

Le 29 mars cette menace s’est transformée en cauchemar lorsque le président Buhari a ordonné un confinement immédiat de deux semaines dans 3 des 36 Etats du Nigeria : Abuja la capitale fédérale, Lagos et l’Etat d’Ogun. Mesure radicale pour enrayer la propagation de l’épidémie de coronavirus. A ce moment-là, le pays connaît 96 cas de coronavirus dont un premier décès. (Au 10 avril, 288 cas de Covid-19 sont enregistrés dans le pays.) Un nouveau défi sanitaire pour le Nigeria qui avait réussi à stopper le virus Ebola en 2014 à Lagos même.

Mais la riposte anticoronavirus proposée par le président Buhari soulève des critiques. La plus illustre, celle du Prix Nobel de littérature Wole Soyinka, dénonce une mesure infondée, un abus de pouvoir. "J'exhorte les gouverneurs et les législateurs à être particulièrement vigilants. Aucune épidémie n'est jamais guérie par le piratage constitutionnel. Il inocule de nouveaux virus politiques pour l'avenir", indique Wole Soyinka, le 30 mars 2020.

Les autorités fédérales répliquent par la voix du porte-parole du président, Garba Shehu, qui traite quasiment Wole Soyinka d’incompétent : Le Professeur Soyinka n'est pas professeur de médecine. Il est compétent en littérature anglaise, et a reçu des prix pour ses livres et pièces de théâtre. Il est bien sûr libre de ses opinions, mais il faut les prendre pour ce qu'elles sont : de la rhétorique, pas de la science, peut-on lire sur le compte Twitter de la présidence du Nigeria, le 1er avril 2020.

Garba Shehu appelle les Nigérians à « faire confiance aux médecins et aux scientifiques, et non aux auteurs de fictions".

Derrière la polémique, une réalité crue, celle de la survie des plus pauvres pendant le confinement. Pour ceux-là, 14 jours sans sortir pour travailler, cela revient à 14 jours sans revenu, 14 jours sans rien à manger. Insoutenable pour de nombreux Nigérians, en comparaison aux citoyens des pays riches comme aux Etats-Unis.

Plus que le Covid-19, c’est la faim qui menace directement les plus pauvres. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de Nigérians la comparent à un nouveau virus, littéralement en anglais le « hunger virus », baptisé huvid ou hunvid-20.

Un message revient en boucle : « 50 millions de personnes testées positives à la faim au Nigeria. Où sont les centres d’isolation ? »

L’ironie de ce tweet n’enlève rien à sa gravité. Avant même de produire ses effets dans la lutte contre la propagation du Covid-19, le confinement est décrié par une grande partie de la population.

La nocivité d’une telle mesure sonne comme une évidence pour beaucoup, ce qui renforce le sentiment de fossé entre les élites et la réalité de millions de Nigérians.

Lors de son allocution sur la riposte au coronavirus, le président Buhari a cité des mesures pour soutenir les plus pauvres. La plus importante vise à transférer de l’argent : 4 mois d’allocations du programme d'aides aux familles les plus démunies (lancé en 2007) versées en une fois. Un coût total pour l'État de 20 000 nairas (47 000 euros).

Une mesure inaugurée à Kwali, dans le territoire de la capitale fédérale suivi peu après par trois autres Etats (Nasarawa, Anambra, Katsina). Selon la ministre des Affaires humanitaires et de Gestion des Catastrophes Sadiya Umar Farouq, 2,6 millions de foyers en ont bénéficié et 11 millions de personnes seraient identifiées comme futurs bénéficiaires.
 

Au Nigeria, l'extrême pauvreté la plus élevée du monde

 

Des chiffres qui laissent perplexes. Le nombre de personnes touchées est très loin des quelque 95 millions de Nigérians qui vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 1,90 dollar par jour selon les chiffres du World Poverty Clock. Par ailleurs, ces premiers transferts d’argent n’ont même pas concerné les 3 Etats qui se sont vu imposer le confinement…

Les familles les plus pauvres vivant à Lagos, Abuja et dans l’Etat d’Ogun pourraient compter sur le maintien du programme de cantines scolaires gratuits pour leurs enfants malgré la fermeture des écoles. C’est une autre mesure annoncée par le président Buhari. Un repas pour les enfants du primaire mais aussi un revenu pour les femmes engagées pour préparer les repas. Mais là encore aucune précision sur les modalités de mise en place à l’heure du confinement et de la distanciation sociale.
 
Outre les autorités fédérales, les 36 Etats du Nigeria sont appelés à agir pour soutenir la population. Dans l’Etat de Lagos, le gouverneur annonce la mise en place de marchés alimentaires d’urgence, mais aussi d’une dizaine de banques alimentaires pour distribuer des vivres.

Du riz, des lentilles, de la farine de manioc, du pain, de quoi subvenir à une famille de six personnes pendant 14 jours en théorie. La cible : dans une première phase, 200 000 personnes parmi les plus pauvres qui subsistent grâce à leurs revenus journaliers. Insuffisant pour répondre à tous les foyers vivant dans la nécessité. Ce qui n’est pas sans provoquer frustration et critiques sur la quantité comme la qualité du dispositif.

Soupçons de corruption dans la riposte

La principale critique qui ressort des mesures de soutien annoncées par les autorités, c’est leur manque de transparence. A cet égard, le centre Wole Soyinka pour le journalisme d’investigation, la fondation du prix Nobel de littérature, lance un appel aux journalistes pour enquêter sur l’action et les promesses du gouvernement relatives à la riposte au Covid-19 « en matière de bien-être, d’eau et sanitaires, d’économie, sécurité, de ressources alimentaires, d’éducation, de fourniture d’électricité  etc. »

Car cette opacité décriée renforce la crainte de la corruption endémique au Nigeria, un pays classé à la 146e place sur 180 par l’ONG Transparency international.

Près d’une semaine après le début du confinement, le SERAP (le Projet des Droits Économiques et Sociaux et de la Responsabilité), une organisation nigériane de la société civile, tire la sonnette d’alarme.

le 5 avril 2020, il demande officiellement des comptes au gouvernement fédéral et à la banque centrale du Nigeria : "Nous exprimons notre profonde inquiétude du fait que des millions de gens les plus pauvres et vulnérables du pays n’ont pas bénéficié des aides annoncées, dons, paiements et transferts d’argent  et autres mesures de soutien."

La faim justifie les moyens

Plutôt que de distribuer de l’argent liquide ou même des vivres, le SERAP plaide pour le transfert électronique d’argent aux plus pauvres et vulnérables, « y compris les employés et retraités qui n’ont pas été payés depuis des mois. Le meilleur moyen de stopper la propagation du COVID-19 dans le pays et de sauver des millions de vies au Nigeria. Le pouvoir de dépenser de l’argent permet de préserver la dignité de la personne humaine».

Ces virements bancaires réguliers devraient être réalisés à grande échelle. Au total 80 millions de personnes sont concernées selon le SERAP. Dans son plaidoyer, l’ONG nigériane fait directement référence aux transferts d’argent mobile via des comptes électroniques. Une technologie qui a fait ses preuves en Afrique.

Reste que sur le réseau Twitter au Nigeria, cela donne lieu à certaines dérives. Il n'est pas rare de lire des tweets promettant des dons d'argent, généralement de 10 000 nairas, à toute personne dans le besoin qui en ferait la demande. Seule condition : transmettre ses coordonnées bancaires et s'abonner au compte Twitter en question.