Afrique

Côte d'Ivoire : "La très forte croissance économique de ces dernières années ne s’est pas traduite par une diminution spectaculaire de la pauvreté"

Sacs de cacao prêts à l'exportation dans le port d'Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Sacs de cacao prêts à l'exportation dans le port d'Abidjan, en Côte d'Ivoire.
© AP Photo/Emanuel Ekra

Quel est le bilan économique du président Alassane Dramane Ouattara, candidat à sa propre succession, après deux mandats consécutifs à la tête du pays ? À quelques jours de l'élection présidentielle du 31 octobre en Côte d'Ivoire, l'économiste, analyste politique et fondateur de WATHI, groupe de réflexion citoyen d'Afrique de l'Ouest, Olakounlé Gilles Yabi, porte un regard nuancé sur l'évolution de l'économie ivoirienne ces dernières années et sur ses perspectives d'avenir dans un contexte de pandémie mondiale de coronavirus.

TV5MONDE : A son arrivée au pouvoir en 2011, le président Ouattara hérite d’un pays laminé par huit années de quasi-guerre civile. Aujourd’hui, après deux mandats à la tête du pays, quel bilan peut-on dresser de son action en matière économique ?

Analyste politique et docteur en économie du développement, Olakounlé Gilles Yabi est le fondateur et président de WATHI, think tank citoyen de l'Afrique de l'ouest. <br />
 
Analyste politique et docteur en économie du développement, Olakounlé Gilles Yabi est le fondateur et président de WATHI, think tank citoyen de l'Afrique de l'ouest. 
 
© D.R.

Olakounlé Gilles Yabi : Le président Ouattara, lorsqu’on écoute ses propos pendant la campagne électorale en cours, est très fier de son bilan économique, et il le met énormément en avant comme argument pour séduire les électeurs ivoiriens. L’économie ivoirienne se porte aujourd’hui beaucoup mieux qu’il y a dix ans, lorsque le président Ouattara accédait au pouvoir, dans les conditions très compliquées que l’on sait, à l’issue d’une guerre civile post-électorale. Celle-ci était elle-même l’épilogue d’une décennie au moins de crise politique ponctuée d’épisodes violents. Il est important de souligner cet aspect pour montrer qu’il y a eu aussi un effet de rattrapage économique sous le président Ouattara. L’économie ivoirienne pendant toutes ces années d’instabilité a été forcément privée de la réalisation de tout son potentiel.

Lorsque Alassane Ouattara arrive au pouvoir, il réussit à incarner le retour de la stabilité politique et de la sécurité. Son gouvernement a réussi à ramener progressivement un sentiment de sécurité, à engager une réforme des forces armées et une démobilisation des anciens combattants de la rébellion, et a su tirer avantage aussi du soutien dans ce domaine de l’opération de paix des Nations unies et des forces françaises. Le président Ouattara a su également faire prévaloir son image d’économiste qui a occupé de hautes fonctions au FMI, il le rappelle lui-même très souvent comme pour donner l’assurance aux investisseurs, et de manière plus générale aux acteurs économiques, qu’ils avaient à la tête de l’État ivoirien quelqu’un qui connaissait les dossiers économiques et qui pouvait créer un environnement favorable aux affaires. On peut aujourd’hui juger positivement le bilan économique du président Ouattara, même s’il faut le nuancer.

Les chiffres de croissance économique étaient très positifs pour la Côte d’Ivoire au cours des dernières années avant la crise sanitaire du Covid-19 qui n’a épargné aucun pays. La Côte d’Ivoire faisait partie du peloton de tête des pays avec les taux de croissance les plus élevés à l’échelle continentale et même mondiale. Mais tout le monde sait qu’il faut nuancer les chiffres de croissance économique, qui ne donnent pas d’indication sur le degré d’inclusion de cette croissance. Il faut examiner de plus près les secteurs qui tirent cette croissance pour pouvoir en évaluer les véritables effets sur la réduction de la pauvreté et des inégalités. Les statistiques dans les pays de la région sont ce qu’elles sont, donc on ne peut pas totalement se baser sur les statistiques pour faire une analyse fine des effets redistributifs de la croissance économique. Mais il est clair que la très forte croissance économique de ces dernières années ne s’est pas traduite par une diminution spectaculaire de la pauvreté.

Le président ivoirien Alassane D. Ouattara et ses homologues du continent, lors du sommet Union européenne-Afrique, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, en novembre 2017.
Le président ivoirien Alassane D. Ouattara et ses homologues du continent, lors du sommet Union européenne-Afrique, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, en novembre 2017.
© AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

L’élément important à souligner, c’est que le président Ouattara ne semble pas avoir échappé au piège de croire aux recettes économiques traditionnelles comme étant suffisantes pour relancer la Côte d’Ivoire qui sortait d’une très longue crise. J’avais écrit en décembre 2011 un article qui s’intitulait « Côte d’Ivoire : les 4 pièges à éviter en 2012 ». L’idée était d’appeler le président Ouattara à utiliser la politique économique comme un des moyens pour réconcilier les Ivoiriens, en allouant des ressources importantes aux investissements économiques et sociaux dans les régions dont les populations avaient le plus souffert des années de crise. Je pense en particulier à l’ouest et aussi à une partie du centre et du nord qui était sous contrôle de la rébellion pendant des années. Ces régions n’ont pas connu d’impulsion économique particulière et les frustrations y sont encore fortes. Au-delà des réponses économiques, toutes les catégories de la population avaient besoin d’attention, de signes de reconnaissance de leurs souffrances et sur ce terrain-là, le bilan du président Ouattara n’est pas convaincant.

TV5MONDE : Ces dernières années, l’Etat ivoirien a réalisé de nombreux investissements en matière d’infrastructures, comme par exemple dans le domaine routier. Quel a été leur impact sur l’économie nationale ?

Olakounlé Gilles Yabi : Les infrastructures ont été effectivement un des éléments importants de l’action économique du président Ouattara. Cela s’est traduit par de grands travaux, dans la métropole d’Abidjan mais aussi dans d’autres parties du pays. Construire des ponts et d’autres infrastructures qui améliorent la connectivité est clairement utile pour l’activité économique et pour les populations. Il y a dans ce domaine aussi un effet de rattrapage. C’est un pays qui n’a pas investi dans ces infrastructures pendant plus d’une décennie de crises politiques violentes et les grandes infrastructures structurantes de la Côte d’Ivoire sont restées celles réalisées sous le long règne du président Félix Houphouët-Boigny. Alassane Ouattara a renoué avec la politique des grands travaux. Beaucoup étaient déjà planifiés avant son arrivée, mais il a su mobiliser les ressources pour les réaliser. Il faut aussi souligner, lorsqu’on parle de relance économique par les infrastructures, la question du financement de ces infrastructures et des effets à moyen terme sur la dette publique.

Feu le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, au cours d'une conférence de presse, en Côte d'Ivoire, en mars 1990.
Feu le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, au cours d'une conférence de presse, en Côte d'Ivoire, en mars 1990.
© AP Photo

C’est toujours difficile de savoir le véritable coût à terme pour le pays des investissements réalisés en quelques années afin d’apprécier la pertinence de tous les choix effectués. Il faut aussi se poser la question de la gouvernance économique et des pratiques qui vont soit minimiser autant que possible le coût global des infrastructures à qualité égale, soit aboutir à la réalisation d’infrastructures utiles mais à un coût excessif pour l’État et donc pour les citoyens à terme. Les infrastructures sont des investissements qui sont très porteurs politiquement parce qu’il s’agit de réalisations visibles, palpables, mais ce sont des investissements qui sont aussi très vulnérables à des pratiques peu orthodoxes. En Côte d’Ivoire comme ailleurs, les conditions d’attribution des marchés sont souvent controversées et les liens entre acteurs économiques et acteurs politiques sont tels que les conflits d’intérêt sont évidents. En Côte d’Ivoire, certains acteurs économiques importants sont aussi des acteurs politiques publics de premier plan…

(Re)voir : "Les difficultés de la filière de cola en Côte d'Ivoire"

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Il faut souligner la place forte des entreprises étrangères qui profitent beaucoup des marchés d’infrastructures. Ce qui me semble important lorsque les pays de la région réalisent des infrastructures, ce n’est pas simplement la bonne exécution des travaux, c’est aussi et surtout le bénéfice que le pays en tire en termes de création d’emplois durables, de formation professionnelle, de transfert de compétences et de stimulation d’un tissu économique local. Ce sont ces effets indirects et induits qui font la différence sur la longue durée. En fait, lorsque vous pouvez mobiliser les ressources financières, vous pouvez confier des grands travaux à des multinationales étrangères qui ont le savoir-faire et l’expérience. Vous aurez vos ponts, vos nouveaux terminaux portuaires, etc. mais s’il n’y a aucune incitation à un transfert de compétences et à l’implication d’entreprises locales, lorsque vous aurez à construire dans dix ou vingt ans les mêmes infrastructures, vous ferez appel aux mêmes multinationales. Ce n’est pas comme cela qu’on va consolider progressivement nos économies nationales en diversifiant les secteurs d’activité.

TV5MONDE : Comme la plupart des pays subsahariens, l’emploi, et notamment celui des jeunes, est un défi que la Côte d’Ivoire peine à relever. Comment peut-on l’expliquer ?

Olakounlé Gilles Yabi : Il est certain que la Côte d’Ivoire fait face à ce défi de la création d’emplois pour faire face à la population très importante de jeunes comme les autres pays de la région, et je dirai de l’ensemble du continent. Je crois qu’il faut d’abord dire que ce défi est immense parce que lorsqu’on perd des années, voire des décennies, dans des batailles politiques, dans des crises à répétition, qu’on ne se concentre pas sur les questions économiques et sociales, qu’on ne se concentre pas sur les questions d’éducation, de formation professionnelle, qu’on n’effectue aucune réforme profonde de ces systèmes d’éducation et de formation pour les adapter à nos structures économiques, évidemment on se retrouve à un moment donné avec une mission quasiment impossible. Même avec une croissance économique assez forte, il est très difficile de créer le nombre d’emplois dont on a besoin dans un pays comme la Côte d’Ivoire. Dans une large mesure, on est déjà dépassé par l’ampleur des besoins de création d’emplois, et on a en plus déjà une masse de jeunes qui n’ont donc pas reçu la formation qui les rendrait employables ou les rendrait capables de créer eux-mêmes une activité économique rentable et stable.

Jeune vendeuse de produits vivriers dans un marché populaire d'Abidjan, en Côte d'Ivoire, en octobre 2015. 
Jeune vendeuse de produits vivriers dans un marché populaire d'Abidjan, en Côte d'Ivoire, en octobre 2015. 
© AP Photo/Schalk van Zuydam

En Côte d’Ivoire, les progrès économiques des dernières années ne correspondent pas encore à une transformation structurelle de l’économie. On a les mêmes secteurs traditionnels, le cacao, mais aussi d’autres cultures qui ont bien progressé comme la noix de cajou. Le secteur agricole reste très important pour ce pays, et c’est une très bonne chose que l’agriculture y ait toujours conservé une bonne image, contrairement à ce qu’on a observé dans d’autres pays de la région. Mais pour aller plus loin et pouvoir créer suffisamment d’emplois pour la masse des jeunes en âge de travailler qui vivotent dans les quartiers populaires d’Abidjan et des autres villes secondaires, il va falloir des transformations économiques beaucoup plus profondes.
Il va surtout falloir à nouveau investir massivement dans la formation, dans l’éducation et dans l’accompagnement de l’économie dite informelle qui doit être perçue enfin positivement comme l’économie réelle qui permet de maintenir un minimum de paix et de sécurité en donnant des revenus quotidiens à la majorité des populations.

(Re)voir : "Côte d'Ivoire : cacao, le nouveau charbon"

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Il faut aussi une gouvernance économique qui soit délibérément orientée vers la maximisation des créations d’emplois et d’opportunités de revenus pour les couches les moins favorisées. La gouvernance économique des années Ouattara a été plutôt « classique » et a semblé reposer sur la croyance en un effet automatique de la croissance économique, quels qu’en soient les moteurs, sur la réduction de la pauvreté. Les travaux d’infrastructures créent par exemple des emplois ponctuels pour les jeunes y compris peu ou non qualifiés mais ces emplois disparaissent ensuite. Cela ne constitue pas une réponse pérenne au problème du sous-emploi massif des jeunes.   

TV5MONDE : Dans le contexte actuel de pandémie mondiale, quelles perspectives pour la Côte d’Ivoire qui reste un des poumons de la CEDEAO, la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest ?

Olakounlé Gilles Yabi : La force de la Côte d’Ivoire par rapport à la plupart des autres pays francophones de la région, ce sont les options économiques qui ont été prises par Houphouët-Boigny à l’époque, notamment l’option qui a consisté à valoriser l’agriculture comme base possible de la prospérité économique. Cela a donné la possibilité pour les populations paysannes notamment productrices de cacao de s’enrichir – selon les critères de l’époque - et de pouvoir investir leurs revenus notamment dans l’éducation de leurs enfants. En Côte d’Ivoire, ce qui m’a frappé pendant mes premiers séjours, ce n’était pas les infrastructures modernes d’Abidjan, mais plutôt le fait que dans beaucoup de villages assez éloignés des grandes villes, il y avait l’électricité, l’eau courante, des maisons construites en « dur », des conditions de vie décente en dehors des grandes villes.

Elèves d'une école primaire du quartier de Koumassi, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, en mai dernier.
Elèves d'une école primaire du quartier de Koumassi, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, en mai dernier.
© AP Photo/Diomande Ble Blonde

Des décennies plus tard, l’économie ivoirienne ne peut pas continuer à dépendre essentiellement de la culture du cacao et de l’exportation des fèves brutes, même s’il faut saluer le fait que la Côte d’Ivoire et le Ghana aient su sur la longue durée conserver leurs positions dominantes sur le marché international, ce que très peu d’autres pays africains ont pu faire pour leurs produits agricoles traditionnels d’exportation. Il y a depuis quelques années en Côte d’Ivoire une tendance intéressante à la transformation locale du cacao. Cela reste encore très embryonnaire par rapport au potentiel de création de la valeur ajoutée à partir du cacao.
Les perspectives économiques de la Côte d’Ivoire vont cependant dépendre d’abord de ses perspectives politiques et donc de la stabilité du pays. Malheureusement dans ce domaine, la quête du troisième mandat d’Alassane Ouattara a créé un contexte extrêmement polarisé pour l’élection présidentielle.

(Re)voir : "Côte d'Ivoire : échauffourées en marge de plusieurs manifestations"

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La crise préélectorale est une réalité avec un bilan humain en hausse depuis quelques semaines. Même si l’élection venait à se dérouler sans violences de grande ampleur, il faut déjà se poser la question de l’après. La stabilité politique qui favorise le plus le dynamisme économique en impliquant toutes les catégories de la communauté nationale est celle qui est associée au respect des règles, au respect des institutions et à leur renforcement progressif, pas celle qui est attachée à la personnalisation et à la concentration du pouvoir. Malheureusement la Côte d’Ivoire, même en passant le cap de cette élection dans les conditions controversées que l’on sait, restera un pays sur lequel continuera à planer le risque de l’instabilité et de la violence, à cause de la polarisation politique qui se répercute dans la société multiethnique ivoirienne. Et c’est fort regrettable.

Il y avait la possibilité pour le président Ouattara, après deux mandats, de respecter la règle constitutionnelle et ses propres engagements et de créer les conditions d’un ancrage plus solide des institutions qui ne se résument pas à la présidence de la République. Lorsqu’on discute des perspectives économiques, on ne peut pas ignorer la question des institutions politiques qui est cruciale. Ce sont ces institutions qui permettent à un pays de pouvoir tirer le maximum de la diversité, de la créativité et de l’énergie de ses femmes et de ses hommes. La bonne santé d’une économie repose sur la confiance en l’avenir. Les tensions politiques et les violences, mêmes éclatées et ponctuelles, sapent durablement cette confiance.