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Côte d'Ivoire : ouverture à Paris du procès sur le bombardement de Bouaké

Les présidents français et ivoirien, Emmanuel Marcon et Alassane Ouatarra, rendent hommage ce 22 décembre 2019 aux militaires français tués dans l'attaque de Bouaké.
Les présidents français et ivoirien, Emmanuel Marcon et Alassane Ouatarra, rendent hommage ce 22 décembre 2019 aux militaires français tués dans l'attaque de Bouaké.
AP Photo/Legnan Koula
Les présidents français et ivoirien, Emmanuel Marcon et Alassane Ouatarra, rendent hommage ce 22 décembre 2019 aux militaires français tués dans l'attaque de Bouaké.

Le 6 novembre 2004, l'aviation ivoirienne bombarde un camp militaire français à Bouaké. Neuf soldats français sont tués. La France riposte et débute une crise franco-ivoirienne. Près de dix-sept ans plus tard, le procès de trois suspects ayant pris part à l'assaut s'ouvre, pour trois semaines, à Paris, lundi 29 mars. De nombreuses zones d'ombre subsistent et notamment celle entourant l'identité du donneur d'ordre. 

Depuis le 4 novembre 2004, l'aviation ivoirienne pilonnent des positions rebelles des Forces nouvelles (FN) vers le Nord. Le président ivoirien Laurent Gbagbo tente de réunifier son pays, coupé en deux depuis deux ans et une tentative de coup d'Etat rebelle.

Ni les Casques bleus de l'Opération de l'ONU en Côte d'Ivoire (Onuci) chargés de veiller au cessez-le-feu, ni la France, qui a déployé près de 4.000 soldats au sein de l'Opération Licorne pour les appuyer, ne réagissent.

L’attaque du 6 novembre

Le 6 novembre vers 13H20, deux chasseurs ivoiriens survolent, à basse altitude, un camp français à Bouaké (Centre). Tout à coup, l'un d'eux plonge et tire des roquettes. Au sol, c'est la panique, puis l'horreur et la sidération : neuf soldats français et un civil américain sont tués, en plus d’une quarantaine de blessés.

Ouverture du procès à Paris : les précisions de notre journaliste Karine Barzegar.

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La riposte française est instantanée : le jour même, la quasi-totalité de la flotte aérienne militaire ivoirienne, bombardiers Sukhoï et hélicoptères d'attaque Mi-24, est mise hors d'usage. L’armée française prend le contrôle de l'aéroport d'Abidjan après des combats qui font plusieurs morts dans les rangs de l'armée ivoirienne.

Pendant ce temps, les troupes françaises positionnées à l'intérieur du pays et rappelées sur Abidjan, utilisent la force pour se frayer un chemin souvent bloqué par des militaires ivoiriens, auxquels se mêlent des civils.

"Guerre coloniale de la France contre la Côte d'Ivoire"

En quelques heures, la crise ivoirienne se transforme dans les discours des plus durs du camp du président Laurent Gbagbo en "guerre coloniale de la France contre la Côte d'Ivoire". Les relations entre Paris et son ancienne colonie, historiquement très proches, s'enflamment.

A la télévision nationale, le chef des "Jeunes patriotes", Charles Blé Goudé appelle les Ivoiriens à aller à l'aéroport s'opposer à l'armée française. Dans les rues d'Abidjan, pillages et "chasse aux Blancs" commencent. Du jour au lendemain, des milliers d'expatriés regagnent la France en catastrophe, encadrée par les troupes tricolores.

Retour sur l'attaque de Bouaké

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Les troubles durent plusieurs jours. Entre les 6 et 9 novembre, 57 civils sont tués et plus de 2.000 blessés par l'armée française, selon les autorités ivoiriennes. 

Les images de soldats français ouvrant le feu sur des manifestants devant l'hôtel Ivoire, le 9 novembre, passées en boucle à la télévision, renvoient aux épisodes coloniaux les plus sombres.

Y font contrepoint celles de milliers d'Européens, réfugiés au 43e Bataillon d'Infanterie de Marine français d'Abidjan, dépouillés de leurs biens et traumatisés par de nombreuses exactions, qui quittent le pays à la hâte. 

Le 10 novembre, dans la cour des Invalides à Paris, le président Jacques Chirac rend un hommage solennel aux soldats tués à Bouaké. "Nous ne vous oublierons pas", promet-il. Mais quinze ans après, leurs meurtriers courent toujours.

(Re)voir : Charles Blé Goudé : "La réconciliation est un échec"

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© TV5MONDE

Suspects arrêtés puis relâchés, procès par contumace

Après avoir bombardé le camp français, les deux Sukhoï-25 ivoiriens se posent à l'aéroport proche de Yamoussoukro. Sur le tarmac, leurs équipages - des pilotes mercenaires biélorusses employés par l'armée ivoirienne et leurs copilotes ivoiriens - sont photographiés et filmés par les services de renseignements français.

Trois hommes sont, sur la foi de nombreux témoignages, accusés par la justice française d'avoir perpétré ou encadré le bombardement : le Biélorusse Youri Souchkine et les Ivoiriens Ange Magloire Gnanduillet Attualy et Patrice Ouei.

Jugés pour assassinats, ils sont les seuls accusés du procès qui s'ouvre, lundi, pour trois semaines, devant la cour d'assises de Paris, où ils encourent la réclusion à perpétuité. En absence, car ils ont fui et n'ont jamais été arrêtés ou presque...

Le 16 novembre 2004, huit Biélorusses venus de Côte d'Ivoire, dont Yury Sushkin, sont arrêtés au Togo, qui les met à disposition des autorités françaises. Mais celles-ci, curieusement, lui répondent de les relâcher. 

Au lendemain de l'attaque déjà, quinze mercenaires russes, biélorusses et ukrainiens avaient été arrêtés par des militaires français à Abidjan. Mais le groupe, où pouvaient figurer des suspects potentiels, avait été libéré quatre jours plus tard.

Selon l'instruction, ambassades, militaires et agents de renseignement français avaient tous reçu pour consigne de "ne pas se mêler" de cette affaire. Certains ont expliqué que la priorité du moment était de protéger les Français de Côte d'Ivoire.

Soupçons de « bavure » ivoirienne et « manipulation française »

Les enquêteurs ont également examiné le rôle de trois ministres de l'époque, à savoir, Michèle Alliot-Marie (Défense), Dominique de Villepin (Intérieur) et Michel Barnier (Affaires étrangères). Mais la justice a refusé de saisir la Cour de justice de la République (CJR), seule habilitée à juger les ministres. Ils sont néanmoins cités à comparaître au procès, comme témoins.

L'enquête s'est donc cantonnée aux exécutants présumés, biélorusse et ivoiriens. Sans parvenir à répondre aux questions qui hantent les familles de victimes depuis quinze ans : qui a donné l'ordre de bombarder les Français et pourquoi ?

Les ministres et l'état-major français ont toujours privilégié l'hypothèse d'une "bavure" ivoirienne organisée par Laurent Gbagbo ou son entourage pour faire oublier leur offensive militaire qui patinait, ou pour rompre définitivement avec la France.

Côté parties civiles, le sentiment d'un fiasco judiciaire nourrit l'amertume, voire la colère. Et parfois le soupçon, au fil des tergiversations et des déclarations contradictoires des responsables français.

Une partie des proches des victimes et le clan Gbagbo soupçonnent une "manipulation française" qui aurait mal tourné, un plan organisé pour déclencher une réaction française et renverser le président ivoirien, jugé pas assez docile, et le remplacer par son rival Alassane Ouattara.

Ce dernier succédera à M. Gbagbo, chassé du pouvoir en 2011 avec le soutien militaire de Paris, après une élection présidentielle contestée.

Me Jean Balan, avocat de plusieurs familles de victimes, dénonce un agenda caché des anciens ministres français, qui le nient en bloc. "C'est la seule explication logique à leur acharnement à étouffer l'affaire et cacher la vérité", affirme-t-il.