Afrique

Côte d’Ivoire : une enquête inédite sur le bilan de la réconciliation nationale

Réunion du conseil d'administration de l'A.P.D.H, à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Réunion du conseil d'administration de l'A.P.D.H, à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
© A.P.D.H

Le 10 janvier prochain, une ONG ivoirienne, l’A.P.D.H, Actions pour la Protection des Droits de l’Homme, publie un rapport intitulé : Côte d’Ivoire : réconciliation nationale, où en sommes-nous ? Une enquête inédite, qui confirme que le processus de réconciliation nationale est en panne, malgré les initiatives des autorités ivoiriennes.  

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C’est une première ! Depuis le lancement, en 2011, du processus de réconciliation nationale, initié dès son premier mandat par le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara, jamais une évaluation chiffrée n’avait en effet été conduite sur cette question. Cette lacune vient d’être comblée par l’A.P.D.H, Actions pour la Protection des Droits de l’Homme, en partenariat avec la Konrad-Adenauer-Stiftung, une fondation politique allemande proche de la CDU, l’Union chrétienne démocrate.

A tous ceux qui tirent la sonnette d’alarme depuis longtemps, à ceux qui pensent que ce processus est moribond, cette étude, que nous nous sommes procurés, apporte une confirmation. Intitulée Côte d’Ivoire : réconciliation nationale, où en sommes-nous ?, cette enquête de terrain a été menée dans treize villes et treize villages, représentant les cinq grandes régions ivoiriennes. Et d’après les résultats de ce travail qui a duré dix-huit mois, le critère d’appréciation qui arrive en tête  des préoccupations des populations, c’est la volonté politique d’aller à la réconciliation.

Un enquêteur de l'A.P.D.H chez un commerçant, à Bamoro, à 15km de Bouaké.
Un enquêteur de l'A.P.D.H chez un commerçant, à Bamoro, à 15km de Bouaké.
©A.P.D.H

Et pour 41% des personnes interrogées, cette volonté est faible, voire inexistante. Ainsi, les initiatives politiques et institutionnelles du président Alassane Ouattara sont jugées peu efficaces. C’est en particulier le cas pour la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation, à laquelle a succédé la Commission Nationale pour la Réconciliation et l’Indemnisation des Victimes, et dont les actions et les résultats n’ont pas convaincu.

Le processus de réconciliation nationale est insuffisant

Le refus des autorités ivoiriennes de réformer la commission électorale indépendante, malgré les demandes réitérées d’une partie de la société civile et de la classe politique, fait aussi planer des suspicions sur leur volonté d’aller à la réconciliation.
L’établissement de la vérité et le pardon, constituent la deuxième préoccupation des populations. A 68%, celles-ci soutiennent que les causes de la crise n’ont pas été suffisamment mises en lumière.

« […] Malgré la mise en place de structures par l’Etat, peut-on lire dans cette étude, notamment la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation, remplacée plus tard par la Commission Nationale pour la Réconciliation et l’Indemnisation des Victimes, et même l’existence d’un ministère chargé de promouvoir les idéaux de pardon et de réconciliation, ces différentes instances semblent n’avoir pas été à la hauteur des attentes de reconnaissance du tort subi et de contrition de la part des bourreaux. »  

Un enquêteur de l'A.P.D.H chez une femme, agent de santé à Bouaké. 
Un enquêteur de l'A.P.D.H chez une femme, agent de santé à Bouaké. 
©A.P.D.H

Au total, ce sont sept critères qui ont ainsi été passés au crible, et notés sur vingt. En moyenne, les notes varient entre six et sept sur vingt. Autrement dit, le processus de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire est aujourd’hui perçu comme insuffisant. Et pour les responsables de l’A.P.D.H, l’ordonnance portant amnistie de 800 détenus poursuivis pour des crimes en lien avec la crise post-électorale de 2010-2011, signée en août dernier par le président Alassane Dramane Ouattara n’y change rien.

L’enquête de l’A.P.D.H a en effet été menée avant cette amnistie. Son président, Arsène Nene Bi estime que « la question de l’amnistie que l’on peut rattacher au critère de la justice nationale et internationale, n’est pas en réalité une question prioritaire pour les Ivoiriens. Ce que veulent les Ivoiriens, c’est de savoir la vérité, c’est-à-dire les causes véritables de la crise, ainsi que les responsabilités des uns et des autres. Les Ivoiriens veulent ensuite que l’autorité de l’Etat soit totale et respectée sur l’ensemble du territoire, et que leur sécurité soit assurée véritablement,  au même titre que leurs biens. »

La société civile ivoirienne aussi responsable

Une position que ne partage pas Issiaka Diaby, le président du Collectif des Victimes de Guerre en Côte d’Ivoire. Ce dernier estime qu’à travers cette ordonnance, le président Alassane Dramane Ouattara a violé le droit à la justice des victimes de la crise ivoirienne. Mais plus globalement, Issiaka Diaby considère que la société civile ivoirienne dans son ensemble, y compris l’A.P.D.H, porte une part de responsabilité importante dans l’échec de la réconciliation en Côte d’Ivoire. Le président du Collectif des Victimes de Guerre en Côte d’Ivoire pense que la société civile ivoirienne n’a pas assez soutenu les victimes, et ne s’est pas suffisamment impliquée dans le travail des instances telles que la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation.

Issiaka Diaby en présence des victimes de la crise ivoirienne, lors d'une manifestation.
Issiaka Diaby en présence des victimes de la crise ivoirienne, lors d'une manifestation.
© Issiaka Diaby

Des accusations que réfute Arsène Nene Bi, le patron de l’A.P.D.H. Et il ajoute qu’une telle accusation tient peut-être au fait « qu’une organisation de la société civile qui n’assiste pas les victimes dans le sens de leur permettre d’obtenir une assistance financière, est regardée comme une organisation qui ne fait rien pour ces victimes. »
Le président de la Ligue Ivoirienne des Droits de l’Homme, Pierre Adjoumani Kouamé, ne dit pas autre chose. Selon lui, non seulement les accusations du président du Collectif des Victimes de Guerre en Côte d’Ivoire sont infondées, mais de plus, le processus de réconciliation nationale n’est pas totalement en panne. Il précise cependant que la volonté de la mettre en œuvre n’est pas suffisamment affirmée.

S’il reconnaît que les autorités ont mis en place des structures destinées à apporter des réponses aux victimes de la crise, Pierre Adjoumani Kouamé déplore cependant que celles-ci ne répondent pas à leurs attentes. Et il appelle de ses vœux, l’adoption d’une loi qui permettrait de définir avec précision le statut de victime, ainsi que les procédures d’indemnisation de ces dernières. Malgré la mise en place d’un ministère en charge de cette question, l’ensemble des ONG ivoiriennes juge ce processus opaque, injuste et discriminatoire.

Côte d'Ivoire : dates clés

De 1999 à 2011, la Côte d'Ivoire a connu d'importantes crises politiques, qui ont conduit à la partition du pays entre 2002 et 2011. Le nord du pays était aux mains des rebelles des Forces Nouvelles, dirigées alors par Guillaume Kigbafori Soro, tandis que le reste du pays était resté loyal au président Laurent Gbagbo, arrivé au pouvoir par les urnes en octobre 2000. Cette instabilité culmine avec la crise post-électorale de 2010-2011. A l'époque, le président sortant Laurent Gbagbo, refuse de reconnaître la victoire de son rival Alassane Dramane Ouattara, lors de la présidentielle de 2010. Les violences qui s'ensuivent ont fait plus de trois milles morts en cinq mois.