Fil d'Ariane
TV5MONDE : Quelle est la particularité de l'économie ivoirienne ?
Bénédicte Châtel : L’économie ivoirienne est tributaire des marchés financiers. Le prix du cacao est fixé à Londres et à New York par The ICE, le marché mondial du cacao. Si le cacao est stratégique pour la Côte d’Ivoire, le pays a paradoxalement très peu de poids dans les négociations.
Les pays africains, en général, restent des producteurs de matières premières brutes. Ils exportent la fève sans contrôle sur le reste de la filière et la transformation du produit.
Face à ce constat, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont décidé de s’unir. Après une hausse des cours mondiaux en 2016, une baisse spectaculaire a eu lieu fin 2017. Dès lors, les deux pays, leaders du marché et rivaux, sont devenus partenaires.
Ensemble, ils représentent environ 65% de l'offre mondiale de fèves. Même si le terme est connoté, on peut parler de cartel, pour faire front face au marché mondial.
Comment analysez-vous l’augmentation du prix au kilo du cacao payé au planteur, de 825 à 1 000 francs CFA ?
Si l’objectif affiché est une meilleure rémunération du planteur, il est clair que le relèvement spectaculaire de 21% du prix au planteur ivoirien revêt une dimension politique et électorale (l'année dernière, la hausse était de 10%).
Ainsi, l’entreprise qui achète du cacao paie le cours mondial fixé sur les marchés, auquel s’ajoute une prime habituelle mais variable en fonction de la provenance du cacao (Côte d’Ivoire, Ghana, Cameroun, etc.). A ce jour, environ 1,4 million de tonnes ont déjà été “préachetées" par les entreprises. Sur la saison 2020/21, la Côte d'Ivoire espère vendre 2,2 millions de tonnes.
Au niveau national, le président Alassane Ouattara brigue un 3ème mandat fortement contesté. Sur le plan international, l’économie est paralysée par la crise sanitaire. Quels sont les risques d’une telle manoeuvre ?
Les tensions liées à la présidentielle ont fait grimper le cours du cacao à son plus haut niveau en six mois ! La pandémie de Covid-19 a provoqué une stagnation de la consommation et des conséquences désastreuses pourraient advenir l’année prochaine. Par exemple, cette année, la période de Pâques en avril où la demande en chocolat explose d’ordinaire correspondait au confinement dans la plupart des pays. La fête d’Halloween en octobre aux Etats-Unis sera aussi fortement impactée. La demande a diminué de façon drastique.
La crise sanitaire a créé une grande incertitude dans l'industrie. On ne sait pas quelle sera la consommation. Par conséquent, les prochains achats de cacao vont se faire à très court terme, ce qui est inédit. Parallèlement, l’offre ivoirienne pourrait augmenter et déséquilibrer le marché. Si les planteurs du plus grand producteur mondial voient leurs revenus augmenter, ils investiront et produiront davantage. Sans régulation, les prix pourraient chuter.
Voir aussi : Burkina Faso : le chocolatier Chef André inquiet pour ses importations de cacao ivoirien