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Coup d'Etat en cours en Guinée : Alpha Condé, le troisième mandat de trop ?

Le président de la Guinée, Alpha Condé, lors de son arrestation le 5 septembre 2021.
Le président de la Guinée, Alpha Condé, lors de son arrestation le 5 septembre 2021.
© Capture d'écran

Explication. Le président de la Guinée, Alpha Condé, a été arrêté par des militaires putschistes ce dimanche 5 septembre 2021. A 83 ans, "le professeur" qui se voyait président à vie s'apprête donc à quitter le pouvoir par une petite porte entrouverte lors de sa campagne pour un 3e manbdat.

"Jusqu'à hier soir, le régime manifestait une telle sérénité que rien ne laissait présager ce qui se passe depuis ce dimanche matin". Le journaliste Boubacar Sanso Barry est l'un des observateurs les plus assidus de la vie politique guinéenne. Aussi, le fondateur du site d'information Ledjely.com modère-t-il notre propos quand on lui demande "si tout cela était prévisible". Néanmoins, reconnaît-il, "on sait que le pays est dans une crise latente depuis deux ans".

Le point de départ de cette crise ? Au cours des premiers mois de 2019, Alpha Condé, dont le second mandat de cinq ans touche à sa fin, laisse planer le doute. Il pourrait provoquer une modification de la Constitution lui permettant de se présenter à un 3e mandat qui lui est alors impossible. La rumeur bruisse en Guinée et, nous le racontons à l'époque, le président ne fait rien pour la faire taire.

Le cycle de la violence

Les mois passent et celui qui se présentait lors sa première investiture comme le futur "Mandela de la Guinée" laisse enfler la rumeur mais aussi l'opposition à la perspective d'une modification constitutionnelle. Un Front national de défense de la démocratie (FNDC) voit le jour, multipliant les manifestations. Comme souvent dans l'histoire guinéenne, les rassemblement se soldent par des violences. Chaque semaine, des manifestants sont tués. La Guinée est entrée dans un cycle qu'elle connaît déjà pourtant bien, celui de l'extrême tension sociale et politique. 

Le camp présidentiel, lui, reste sur sa trajectoire. La modification de la Constitution ? "Elle est nécessaire", explique l'entourage d'Alpha Condé. "Ce texte a maintenant neuf ans, insiste alors Rachid Ndiaye, ministre d'Etat et conseiller spécial du président. Il faut lui ajouter des éléments de modernité indispensables au renforcement des institutions du pays en terme de décentralisation, de droits des femmes, des jeunes, en terme de représentation de la diaspora… etc." En clair, la Constitution sera modifiée et, par effet de ricochet, le président pourra se présenter à un nouveau mandat, non pas un "3e mandat" mais "un premier mandat de la nouvelle République". 

Tous les contre-pouvoirs avaient été annihilés. L'opposition, la société civile, les syndicats, tous ceux qui auraient pu se dresser contre le pouvoir ont été anéantis. C'était la confusion totale

Boubacar Sanso Barry, le fondateur du site d'information Ledjely.com

En mars 2020, l'affaire est donc entendue. Un référendum est convoqué. Officiellement, plus de 9 électeurs sur 10 disent "oui" à la réforme constitutionnelle. 

Quelques semaines plus tard, le RPG-Arc en ciel propose à son leader, Alpha Condé, d'être son candidat à la présidentielle d'octobre. Le président sortant accepte, ignorant ou feignant d'ignorer la colère de l'opposition. Un appel au boycott du scrutin est lancé. Mais au risque de faciliter la tâche au chef de l'Etat, l'opposition se divise. Le principal opposant, Cellou Dalein Diallo décide de participer à la présidentielle pour, dit-il, "battre Alpha Condé dans les urnes".

Difficile de taxer Cellou Dalein Diallo de naïveté au vu de son expérience d'ancien candidat à la présidentielle deux fois battu par Alpha Condé, toujours est-il que le 18 octobre 2020 son rival est réélu. Alpha Condé a alors 82 ans et la perspective de deux mandats de cinq ans. Une présidence à vie qui ne dit pas son nom.

"La quiétude et la confiance ne sont jamais revenues avec l'opposition", explique aujourd'hui Boubacar Sanso Barry. Mais, pour le journaliste, ce pourrissement n'explique pas à lui-seul le coup d'Etat en cours ce 5 septembre 2021 : "Le contexte sanitaire est venu aggraver la situation économique du pays. Ces derniers temps, on ressent un malaise social. On ne peut pas dire qu'il soit surprenant que des militaires aient voulu récupérer tout cela."

Une opposition politique anéantie

Boubacar Sanso Barry le concède, pour une partie de l'opinion, la perspective d'un coup d'Etat militaire faisait partie des options, d'autant que "tous les contre-pouvoirs avaient été annihilés. L'opposition, la société civile, les syndicats, tous ceux qui auraient pu se dresser contre le pouvoir ont été anéantis. C'était la confusion totale". 

En outre, avant ce 5 septembre, l'armée a déjà manifesté sa mauvaise humeur au cours des derniers mois. Dans la nuit du 16 octobre 2020, deux jours avant la présidentielle, une attaque militaire vise le camp Samoreyah quartier général du bataillon spécial des commandos.  Le camp Alpha Yaya de Conakry avait aussi été attaqué quelques mois plus tôt, conduisant plusieurs militaires et civils en prison pour "atteinte à la sûreté de l'Etat". Une colère de l'armée jusque là "maîtrisée". Ce 5 septembre 2021, la grogne des uniformes aura été la plus forte.